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I - L'Eglise romaine après la dynastie constantinienne ( 337/754 )
II - Les Premiers siècles de l'Etat Pontifical ( 754 / 1085 )
III - Les Temps Modernes

2ème Partie :
Les Premiers siècles de l'Etat Pontifical (754/ 1085 )

a) Etienne II , Héritier de Constantin
b) L'Etat Pontifical jusqu'à Grégoire VII
c) Références Bibliographiques

Selon la légende , les Muses pleurèrent à la mort de Lorenzo Valla , célèbre humaniste du 15ème siècle .

Son ouvrage le plus important fut un livre rédigé, en 1440 :

" SUR LA DONATION DE CONSTANTIN , A LUI FAUSSEMENT ATTRIBUEE , ET MENSONGERE . "

Il illustrait cette réflexion qu'un faux répond presque toujours à un besoin , en l'occurence un besoin profond de la papauté .

Sa conclusion , cruelle , s'exprimait ainsi :

" Il n' y a plus nulle part ni religion, ni sainteté , ni crainte de Dieu ; ... les impies trouvent auprès du pape l'excuse de leurs crimes . "

Il faut , toutefois , rappeler qu ' Otton III dénonça , en 1001 , la fausse " Donation " avec l'aide de Gerbert d'Aurillac , alors pape sous le nom prédestiné de Silvestre II( 1 ) .


a ) ETIENNE II - Héritier de Constantin.

Le Pape Grégoire III mourut en 741, après l'échec de sa demande d'aide à Charles Martel. Son successeur, Zacharie, forte personnalité dotée d'une éloquence persuasive, entama immédiatement des négociations avec le Roi lombard Liutprand, qui aboutirent en 742 à la signature, à Terni, d'une paix de 20 ans, et à la restitution à Rome des patrimoines situés dans les territoires annexés les années précédentes par les Lombards. Liutprand décéda au début de l'année 744, et fut remplacé par Ratchis; celui-ci renouvela la paix de 20 ans conclue entre le Roi défunt et Zacharie. Mais, "touché par la grâce", en 749, le Roi Ratchis abandonna son trône pour une vie monastique au Mont Cassin. Son successeur fut le Roi Astolf (Aistulf).
Ce dernier reprit le dessein de Liutprand d'unifier l'Italie à son profit. Il envahit rapidement Ravenne et les villes dépendantes, chassa l'Exarque et mit fin pratiquement à la présence de l'Empire grec en Italie du Nord. Le Pape Zacharie, mort en 752, fut remplacé par Etienne II. Astolf commença par discuter avec lui, puis manifesta ses prétentions sur le duché de Rome qui faisait encore partie nominalement de l'Empire byzantin; il réclama au Pape un tribut calculé à raison d'un sou d'or par habitant ( 2 ) .Le dilemme se posait à Etienne II de savoir s'il choisirait d'être annexé ou non par les Lombards.

Sur un plan strictement "religieux" il ne semblait pas y avoir de réelles difficultés car les Lombards s'étaient déjà convertis au christianisme romain, et la piété de leurs rois et nobles se manifestait par de nombreux dons aux monastères et églises. Sur un plan de politique générale, Etienne II, en tant que chef spirituel de l'Occident, et Maître véritable du duché de Rome, ne pouvait accepter de devenir un sujet lombard :

  • d 'une part, Rome se rêvait plus que jamais en Caput Mundi, c'est à dire en Capitale de l'Europe Occidentale.
  • d'autre part, la Ville avait pratiquement rompu avec l'Empire grec dès 726, à l'occasion de la guerre des images, et l'élection du Pape était désormais affranchie de l'approbation de l'Empereur; mais Constantinople restait malgré son éloignement une puissance plus imposante que celle des Lombards.
  • enfin, le successeur des Apôtres Pierre et Paul ne reconnaissait pas d'autre Maître que le Christ Empereur, et ne pouvait obéir à un roi "barbare" qui devait recevoir par son intermédiaire personnel les lois "christianistes".Etienne ll se considérait comme un souverain à Rome, le successeur d'Auguste et de Constantin.

La situation s'envenima à partir de l'automne 752. Les Lombards multiplièrent les pillages dans la Campagne romaine , et les vols de reliques dans les églises situées hors les murs de la Ville , dont la basilique St Pierre . Durant l'hiver 752 -753, le Pape fit succéder les prières et les processions derrière une image "acheïiropoïète" du Sauveur, c'est-à-dire non faite de main d'homme. Entre-temps, il avait sollicité une intervention militaire des Grecs, mais en vain. "Que les Romains s'en tirent comme ils pourraient !". Cette réponse brutale conduisit l'intéressé à se tourner, une nouvelle fois après Grégoire III, vers les Francs.

Les Francs étaient chrétiens romains depuis Clovis, depuis deux siècles et demi; Rome avait à plusieurs reprises noué des relations avec eux. L'Empire romain ayant disparu, il apparaissait clairement aux Princes francs que la Ville était le Siège de l'Autorité religieuse à laquelle ils obéissaient, sous peine d'encourir de graves dangers personnels: Pierre était non seulement le fondateur de l'Eglise romaine, mais le "portier" céleste; il fallait donc suivre ses commandements si l'on voulait gagner post mortem le lieu du bonheur divin.
La même crédulité régnait dans les Cours franques, anglo-saxonnes, bavaroises!
En même temps qu'il intervenait en vain auprès de Constantinople, Etienne II avait secrètement entamé des pourparlers avec Pépin le Bref. Il désirait se rendre auprès de ce dernier, et lui demandait de l'envoyer prendre et d'assurer son voyage à travers le Royaume lombard. Pépin répondit favorablement et dépêcha deux ambassadeurs auprès du Pape.
A leur arrivée à Rome, ils trouvèrent Etienne II prêt à partir, après avoir obtenu un sauf-conduit pour se rendre en la capitale des Lombards, Pavie. La caravane quitta Rome le 14 Octobre 753. Outre les ambassadeurs et leurs escortes, la suite pontificale se composait de nombreux clercs de haut rang, de militaires, membres de l'aristocratie romaine; elle comprenait aussi un ambassadeur de l'Empereur grec, porteur de lettres de ce dernier à l'adresse de Astolf .lui demandant de restituer Ravenne et les territoires de l'ancien Exarchat. La réponse fut totalement négative malgré les interventions d'Etienne II en appui de la demande byzantine.
La question de Ravenne ainsi écartée, le Pape demanda qu'on le laissa aller en Gaule. Les ambassadeurs francs parlèrent assez fort pour que tombent les obstacles. On quitta Pavie le 15 Novembre 753. L'ambassadeur grec et les militaires romains revinrent dans la Ville. Etienne II continua. escorté de ses clercs et des envoyés de Pépin le Bref. Il atteignit Aoste, puis traversa le Grand Saint Bernard, et s'arrêta à l'abbaye de Saint-Maurice, où deux autres personnages de qualité l'attendaient. Finalement, il fut reçu à Ponthion,la résidence royale aux alentours de Vitry-le-François,à l'Epiphanie 754.
Le Pape séjourna en Gaule durant plusieurs mois. A peine arrivé, Etienne II eut. un premier entretien avec Pépin dans son oratoire; les larmes aux yeux, il supplia le Roi de délivrer Rome des menaces lombardes. Il y eut aussi de véritables scènes collectives, où l'ensemble des clercs de l'Ambassade romaine et le Pape se présentèrent devant la Cour,
"vêtus de cilices et couverts de cendres se prosternèrent à terre, invoquant la miséricorde de Dieu. attestant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, et refusant de se lever tant que Pépin , ses fils, et les nobles Francs, ne leur eussent tendu la main en signe de concours et comme une promesse de délivrance" ( 3) .
Pépin ne pouvait renvoyer le Pape à Rome avant de voir quelle tournure définitive les événements allaient prendre; compte tenu aussi de l'âge du visiteur et du temps hivernal. Il le conduisit à l'abbaye royale de Saint-Denis où Etienne II, fatigué, s'alita, tomba dit-on gravement malade, faillit mourir, puis se releva miraculeusement guéri par l'intervention de Saint Denis, patron très efficace de l'Institution. Est-ce crédible? La question importe peu. mais la prétendue guérison miraculeuse renforçait considérablement le prestige du Pontife, et rendait plus impérative sa pétition.
C'est aussi , suppose-t-on , dans cette période que fut distribué en Gaule le document connu sous l'appellation de "Donation de Constantin". Ce document rattaché au nom de l'Empereur Constantin et adressé à l'Evêque de Rome Sylvestre 1er, sous le quatrième consulat de Constantin en 315, aurait pour origine la guérison, par Sylvestre, de la lèpre dont Constantin aurait été affligé.
On y distingue deux parties; la première, dite Confessio, par la critique, établit les croyances que Sylvestre aurait inculquées à Constantin; la seconde, la Donatio à proprement parler, détaille pèle mêle tout ce que lèguerait à Sylvestre et à ses successeurs l'Empereur d'Occident, particulièrement la ville de Rome, l'Italie et toutes les régions occidentales de l'Empire. Constantin aurait déclaré, dans le texte, devoir se retirer dans la partie orientale de l'Empire pour ne pas empiéter sur la souveraineté de l'Evêque de Rome.A l'évidence, il s'agit d'un faux compte tenu des nombreux anachronismes contenus dans la " Donatio" , notamment le legs d'églises à Rome, qui n'existaient pas en 315 -317, date supposée de sa rédaction. D'autre part, la "Donatio" établissait une primauté absolue de Rome sur les églises d'Orient, principalement celle de Constantinople , ville qui n'existait pas encore; l'on imagine aisément ce qu'un Léon 1er, en son temps (440 -461), aurait pu tirer d'un texte de cette importance forcément connu s'il avait existé! En outre, la création de la ville de Constantinople s'est imposée à Constantin comme une donnée politique et stratégique, du fait de la présence aux frontières orientales de l'Empire, redoutable et permanente, des Perses. Dioclétien lui avait montré l'exemple en s'établissant à Nicomédie à la fin du IIlème siècle.
Ce document constitue "le faux le plus célèbre de l'histoire de la Papauté" " ou suivant A.Grafton: "le faux médiéval le plus littéraire et le plus complexe" ( 4 ), ou encore selon J.Carcopino : "un faux éhonté de fabrication romaine" ( 5 ) . Là, gît bien la question. On le conçoit sans peine, la "fausse Donation" a été commandée par celui ou ceux qui en attendaient des suites favorables en la produisant au moment opportun. Il n'est toutefois pas assuré qu'elle ait été fabriquée à Rome. Les spécialistes pensent généralement qu'elle a été écrite au milieu du Vlllème siècle, c'est-à-dire dans les années 750, et diffusée d'abord en Gaule, où elle aurait été rédigée vraisemblablement, compte tenu des moyens faiblement développés de transmission à l'époque. Mais, il convient de le rappeler, ce faux ne constitue pas un cas unique; il s'inscrit dans une tradition illustrée par de célèbres fausses "Donations", telle la "Donation de Dagobert" produite à Saint-Denis. La richesse accumulée par les grandes institutions monastiques aiguisait la convoitise et appétits d'évêques, et autres seigneurs féodaux. Les moines se servirent pour leur défense de l'arme en leur possession presque exclusive: la culture; les scriptoria conventuels représentaient, à l'époque, les seuls conservatoires de la lecture et de l'écriture; cette dernière gardait un caractère "sacré" tel, que ce qui était écrit exprimait la vérité, ce qu'il fallait croire. En outre, l'introduction de la minuscule caroline révolutionnait l'art d'écrire et rendait progressivement illisibles les documents authentiques mérovingiens. Il existait donc dans les scriptoria des grands établissements monastiques un certain nombre de manuscrits inutilisés, anciens ou très anciens, qui permirent à quelques rares spécialistes antiquisants, à partir de ces parchemins, après les avoir lavés, de fabriquer littéralement une histoire utile à la défense de leurs intérêts. Le volume de ces contrefaçons ne fut jamais négligeable. A.Grafton précise:
"Parmi les actes que nous possédons, on peut sans doute considérer comme frauduleux la moitié de ceux qui datent de l'époque mérovingienne, et les deux tiers de tous ceux qui ont été dressés avant 1100 par des clercs. Leur nombre s'accrut considérablement lorsque la science juridique se fut solidement implantée en Occident, et qu'il fallut des pièces justificatives pour établir tous les usages et tous les droits de propriété" ( 6 ).

Patrick Geary ( 7 )  a démontré lumineusement les mécanismes de cette fabrication du passé, ayant pour seul but l'utilité et la défense des droits acquis. Carlo Ginzburg ( 8 ) stigmatise, lui, cette culture d'antiquaires, de vulgarisateurs, de fabricants de copies et de faussaires.
Bref, c'est une hypothèse bien vraisemblable, la "Donation de Constantin" aurait été rédigée par un ou plusieurs moines de Saint-Denis et copiée dans le scriptorium en quelques exemplaires distribués à la Cour franque; ils auraient eu trois mois environ pour exécuter ce travail, à la demande de l'entourage pontifical durant le séjour d'Etienne II à l'abbaye royale; c'était une contribution à la cause de Saint Pierre parachevant la guérison miraculeuse du Pape. Ne dit-on pas que l'Abbé de Saint-Denis: "s'était signalé par le plus grand zèle pour le Saint Siège" ?
Mais l'Histoire poursuit son cours. Deux Assemblées nationales franques se tinrent le 1er. Mars 754 et le 14 Avril à Braisne et à Quierzy sur Oise. La guerre fut décidée, non sans opposition, contre le roi des Lombards pour l'obliger à satisfaire aux demandes d'Etienne II. L'armée franque traversa les Alpes par la Maurienne et le col du Mont Cenis. Pépin investit Pavie la capitale d'Astolf; celui-ci dut finalement céder et traiter sur la base des revendications romaines,y compris la rétrocession, au Pape, de Ravenne et des territoires formant l'ancien Exarchat; la "Donation de Constantin" avait en effet établi très clairement que ces terres italiennes étaient comprises dans l'héritage du Pontife bien avant l'installation des Grecs; il fallait respecter la volonté du grand Empereur défunt, qui pour tout le monde avait fondé le Christianisme romain .
Pépin fit raccompagner Etienne II à Rome par des aristocrates de son entourage, à la fin du mois de Novembre 754. Ce dernier fut accueilli triomphalement par la population de sa Ville; après l'absence d'une année, il revenait en souverain, héritier de Constantin, son grand Patron. Son bonheur fut de courte durée. Certes, Astolf commença par rendre quelques unes des possessions inscrites au traité de paix signé. Toutefois, dès que les Francs, après s'être retirés, furent assez éloignés pour ne plus constituer de menace, il reprit, dans le courant de l'année 755, ses incursions dans les Etats pontificaux et ses pillages dans la Campagne romaine. Il vint presque sous les murs de la Ville et vola les reliques de Saint Sylvestre dont il fit cadeau à un ancien duc lombard, Anselme, devenu moine, et dont il avait épousé la fille. Les restes de Saint Sylvestre furent amenés au monastère de Nonantula; plus tard les moines essayèrent de régulariser l'affaire en fabriquant des lettres de cession.

Etienne ne put que se plaindre par lettres adressées à Pépin, qui se renseigna. Astolf préparait une invasion de Rome, et, le 1er. Janvier 756, attaqua la Ville en trois points. Le Pape réussit à faire sortir des messagers qui prirent la mer pour se rendre en Gaule; ils étaient porteurs de trois lettres:la première était rédigée par Etienne en son nom personnel, la seconde exprimait les peurs du peuple romain tout entier et ses appels au secours, la dernière venait de l'Apôtre Pierre lui- même qui en tant que porteur des clés du Ciel s'adressait directement à Pépin; il était, disait-il, menacé directement dans son sanctuaire; lui venir en aide, assurerait à son sauveur des droits spéciaux à sa reconnaissance. En d'autres termes, Pierre promettait le Ciel à Pépin s'il venait au secours de Rome  ( 9 ) .
Pépin se remit immédiatement en campagne et traversa les Alpes au Mont Cenis; Rome fut alors entièrement dégagée par les Lombards .. Les Francs investirent à nouveau Pavie, battirent Astolf, le condamnèrent à céder des villes non comprises dans le traité précédent, et à verser une forte contribution de guerre; de surcroît, le tribut versé jadis par les Lombards aux Rois francs fut rétabli. Pour assurer l'exécution de ce nouvel accord, l'Abbé Fuald, un proche de Pépin, demeura en Italie avec un corps d'armée suffisant; il visita chaque cité stipulée dans les actes, accompagné de commissaires lombards; il s'en fit remettre les clés, qu'il vint déposer à SAINT PIERRE de Rome, avec une attestation par laquelle Pépin en faisait don à l'Apôtre Pierre et à tous ses successeurs. Le Roi des Francs reçu, en contrepartie, le titre de Patrice des Romains, sans savoir exactement quelle signification lui donner.
La pièce était jouée. Cependant, des questions demeurent et sur la crédulité de Pépin et sur le manque de savoir-faire de l'Apôtre Pierre. Pépin était-il assez naïf pour penser recevoir une lettre personnelle de Saint Pierre, Portier du Ciel? S'était-il mis en campagne uniquement pour l'amour de l'Apôtre, la rémission de ses péchés, et assurer son entrée au Paradis? On peut estimer, plus justement, que la trahison d'Astolf constituait une grave offense et une véritable provocation, qu'il devait payer fort cher. Les pieuses protestations de Pépin sont toutefois caractéristiques du climat général de superstition et de faim de magie qui régnait en Europe Occidentale; alimenté par l'Eglise romaine, il conditionnait les esprits des plus hauts aristocrates. Pépin agissait comme Oswy, Roi de Northumbrie; selon Bède le Vénérable, ce Roi aurait déclaré, à propos de la fixation de la date de Pâques, et de Pierre: "Voilà un portier auquel je refuse de m'opposer. Je désire obéir en tout à ses prescriptions; j'ai trop peur qu'à mon arrivée aux portes du Ciel il n'y ait personne pour m'ouvrir" ( 10 ) .
L'on peut s'étonner alors du manque de savoir-faire d'un tel personnage "divin" ! Pierre aurait pu envoyer directement sa lettre à Pépin" par les airs "; l'effet eut été plus saisissant et la réaction de secours plus rapide. Passer par l'intermédiaire d'Etienne faisait perdre au moins deux mois, et faisait peser sur son sanctuaire la menace furieuse d'un saccage par les Lombards. Serait-ce la preuve que la Providence écrit droit avec des lignes brisées?
Mais nous quittons le domaine de l'histoire pour celui de l'hagiographie.
Le rideau du théâtre lombard tomba à l'automne 756 avec la mort d'Astolf: tué dans un accident de chasse. Sa succession opposa deux compétiteurs: Ratchis, son frère, qui avait antérieurement,en 749, abandonné le trône pour la vie monastique au Mont Cassin; et Didier, duc de Toscane. Ce dernier se mit en rapport avec le Pape pour obtenir son soutien, contre la promesse de cession de plusieurs cités importantes, promesse dûment signée en présence des représentants du Pontife, dont l'Abbé Fuald. C'était un complet retournement de situation. Il n'était pas très difficile pour l'Administration pontificale de persuader Ratchis de retourner au Mont Cassin; Didier fut donc proclamé roi des Lombards, mais se montra finalement peu enclin à exécuter rapidement ses promesses.
Etienne II s'était montré comme un Souverain apprécié, suffisamment puissant pour arbitrer les candidatures à la royauté lombarde. Il exultait et exprima sa joie en une lettre à Pépin. C'est sur ces entrefaites qu'il mourut le 26 Avril 757.
Une courte période de cinq ans fut , donc , suffisante pour dénouer une situation multiséculaire. L'accession du Pape de Rome à la royauté élective manifestait simultanément le déclin de l'Empire romain d'Orient et l'avènement de puissances impériales en Europe Occidentale, d'abord les Carolingiens, puis les Ottoniens. Rome se voyait à nouveau "Caput Mundi", et ses rêves, pour se concrétiser, avaient fabriqué le subterfuge de la "Donation de Constantin". Ce faux avéré fut dénoncé à maintes reprises après sa parution, et particulièrement en 1440 par un humaniste italien, Lorenzo Valla. L'Etat pontifical réagit en fonction de ses intérêts; il inscrivit cette fausse "Donation" dans les collections canoniques, en la transformant en acte juridique de restitution, "un privilège fondateur de droit" C'était un moyen royal de protéger ses biens par l'écriture, un parachèvement de la "Donation". L'on prône la pauvreté comme moyen de sanctification, mais l'on s'ingénie à protéger et accroître ses possessions terrestres, tant l'attirance de l'or ( 11 ), chair du Soleil, pousse au double langage et à des attitudes extrêmes.La fausseté du document fut officiellement admise en plein XIXème siècle par l'Etat-Eglise pontifical, au moment où ce dernier était totalement dépouillé par l'effet du Risorgimento et de l'unification italienne. La réalisation par la Maison de Savoie du très vieux rêve du roi lombard Liutprand avait ôté toute utilité à la "Donation".

Constantin, malgré l'adoration de son vivant par les populations de son Empire, malgré ses titres de Pontifex Maximus et de Christos, Constantin était hypostasié en une idole, dont la puissance supposée naissait des rosaires de superstitions égrenées par l'Eglise romaine. L'attrait du Pouvoir dit temporel, de la possession de territoires très importants, de la richesse sous toutes ses formes, muait ses fonctionnaires en agents d'une volonté de puissance collective par laquelle le Pontife romain se montra non plus le Vicaire d'un dieu esclave, mais l'heureux héritier des Empereurs du passé.

b ) L' Etat Pontifical jusqu'à GREGOIRE VII .

Rome et les Carolingiens ( 754 - 888 )

Tête à tête de Charlemagne et de Léon III sous le patronage de Saint Pierre ,
qui visiblement favorise son successeur supposé sur le siège épiscopal de Rome ,
malgré la primauté de l'Empereur , son Chef.

L'Histoire des trois premiers siècles de l'Etat-Eglise Pontifical dévoile au lecteur, règne après règne, la violence de situations totalement inattendues s'agissant d'une Institution, qui se drape depuis ses origines dans sa "sainteté" et sa "divinité". A l'extrême opposé de la douceur évangélique annoncée et d'un amour effectif du prochain journellement prôné, la monstruosité de certaines attitudes révèle le dévoiement d'humains totalement affolés par le Pouvoir, soit que, le possédant, ils craignent de le perdre, soit qu'ils aspirent à l'acquérir.

Dès la mort d'Etienne II en 757( 12 ) , son successeur, son frère Paul 1er, passa les dix années de son Pontificat à opprimer le peuple dans la crainte d'un soulèvement contre sa personne. Il employa des "satellites iniques" qui remplirent ses prisons d'innocentes victimes promises à une exécution mortelle; si bien, qu'à sa mort, en Juin 767, une conjuration se forma contre la poursuite de cette politique dirigée par le primicier Christophe, chef de la Chancellerie. Une partie importante de l'aristocratie, sous la direction du duc Théodore ou Toto, en résidence à Népi mais qui avait une maison à Rome, se ligua contre le clergé. Un ami de Christophe, le duc Grégoire, fut assassiné. Christophe et sa famille quittèrent de toute urgence le Latran pour Saint-Pierre. Un frère de Théodore (Toto ) , Constantin, un militaire, fut acclamé par la foule au Latran; il fut ordonné sous-diacre et diacre, puis, le dimanche 5 Juillet 767, consacré Pape par l'Evêque de Préneste assisté des Evêques d'Albano et de Porto.

Constantin assura la vie sauve à Christophe sous la condition de se retirer dans un monastère, avec son fils Serge. En Avril 768, les deux condamnés choisirent de se rendre dans un monastère du duché de Spolète, mais, dès qu'ils furent hors des frontières romaines, ils s'échappèrent et gagnèrent Pavie, où ils s'entendirent avec Didier le roi lombard. Celui-ci fit remettre à Serge la direction d'une armée levée par le duc de Spolète; cette armée arriva sur le pont Salario, sur le Tibre, le 27 Juillet 768 au soir; le lendemain, la troupe franchit les murs de Rome. Théodore était en train de renverser la situation, lorsqu'il fut trahi et frappé par derrière; sa mort désorganisa la défense. Constantin, Pape depuis un an et un mois, se réfugia dans une chapelle du Latran, d'où on le délogea pour l'emprisonner en compagnie de plusieurs personnes.
Les Lombards firent élire Pape et consacrer le Supérieur d'un couvent dénommé Philippe, qui donna suivant la coutume un festin à ses électeurs, notables, militaires et ecclésiastiques. Toutefois, Christophe suscita une autre candidature. Il fit reconduire Philippe à son monastère, et, le 1er.Août, réunit toute la population de la Ville sur le Forum; il fit accepter son candidat, Etienne, qui fut consacré le dimanche 7 août sous le nom d'Etienne III.
Sans attendre la cérémonie, on fit sortir les prisonniers du Latran. Les deux Evêques, amis de Constantin, eurent les yeux crevés, et furent incarcérés dans des monastères. Quant au malheureux Constantin, on le fit comparaître devant un tribunal ecclésiastique, qui le déclara déchu du Pontificat; on l'emprisonna dans le monastère de Saint Sabbas, d'où il fut tiré par un groupe de partisans de Christophe. On lui creva les yeux, ainsi qu'à plusieurs personnes, dont un prêtre lombard nommé Waldipert, qui mourut aussitôt. Les actes de Constantin furent déclarés invalides; on finit par l'enfermer dans l'in-pace d'un monastère où il s'éteignit.

La mort de Waldipert provoqua l'animosité du roi lombard Didier contre le primicier Christophe. Le Pape Etienne III se lassait à son tour de la tutelle de ce dernier. Didier et Etienne s'entendirent à l'occasion d'un pèlerinage du roi, de Pavie à Rome, durant le Carême de 771. Christophe et Serge, son fils, alertés, fomentèrent une émeute contre Etienne III et Didier. Le Pontife se réfugia à Saint Pierre et abandonna à la vengeance de Didier ceux à qui il devait le pouvoir. Christophe et Serge furent trahis, notamment par le duc Gratiosus, l'un des assassins du duc Théodore en 768. Affolés, ils en appelèrent à la clémence du Pontife en se réfugiant eux aussi à Saint Pierre, où Etienne III les laissa. Les partisans du roi s'emparèrent d'eux, et les conduisirent près du pont Saint-Ange. Là, on leur creva les yeux; Christophe en mourut aussitôt.
Serge fut jeté dans une geôle au Latran; quelques jours avant la mort d'Etienne III, le 3 février 772, on le tira de sa prison,
on l'étrangla à moitié et on l'enterra encore vivant.

Des scènes similaires se répétèrent fréquemment, puisque l'attribution du Siège épiscopal de la Ville entraînait l'appropriation de biens fonciers très importants. L'Evêque de Rome, comme tout autre évêque, était élu par sa Communauté. La question se posait d'abord de la composition du collège électoral. S'agissait-il des seuls habitants de la Ville? ou de la population entière du duché de Rome? L'électorat était-il composé uniquement d'ecclésiastiques? ou comprenait-il d'autres catégories sociales, notamment les aristocrates militaires? En tout état de cause, le Pape appartenait par sa famille à un lignage de la noblesse romaine, et son élection, même par un collège restreint d'ecclésiastiques, représentait la victoire d'un ou plusieurs clans associés sur leurs compétiteurs; chaque élection avivait inévitablement les rivalités; elle dressait les blocs les uns contre les autres et ne pouvait que provoquer les situations les plus dangereuses pour les protagonistes; la vengeance nourrissait la vengeance. La faim du pouvoir et des richesses a toujours été à Rome plus déterminante que le précepte "divin" : "Tu ne tueras pas"; notons toutefois que des dix commandements de la LOI, aucun ne traite de la crevaison des yeux!!
Cet imbroglio mafieux et dangereux eut deux conséquences:

  • la crainte perpétuelle de la trahison conduisit les papes à confier les postes de direction de leur Etat à des membres sûrs de leurs familles; ce qui devait beaucoup plus tard donner sa structure au népotisme

  • la peur de ruptures chaotiques dans le gouvernement de l'Etat à chaque élection pontificale conduisit au développement d'un esprit de "corps" dans l'Administration du Siège dit apostolique; celle-ci devint l'élément de permanence indispensable pour l'application d'une politique efficace et l'incarnation d'une volonté de puissance collective. Cette Administration fournit le lieu de réflexion où se forgèrent les "vérités de la foi", les dogmes aptes à assurer la plus grande gloire de "Dieu", c'est-à-dire de l'Eglise romaine. Les "plus grands" papes du Moyen Âge, tel Grégoire VII dans les années 1073 et suivantes, seront les personnages qui mettront en oeuvre cette volonté collective et dépasseront la mesure, se disant infaillibles et les seuls représentants de la divinité; en cela, ils se manifesteront comme les dignes héritiers de l'Empereur Constantin.

  • Toutefois, avant de prétendre au vicariat christique et au droit de désigner rois et empereurs en Occident, il fallut apprendre à composer avec les Carolingiens, grâce auxquels les papes romains étaient devenus des souverains. Une étape décisive fut franchie par Hadrien, successeur d'Etienne III durant l'hiver 772 - 773.Didier, roi des Lombard, se livrait de nouveau à des pillages du duché de Rome. Le Pape négocia, en même temps qu'il écrivait à Charlemagne. Celui-ci au milieu de l'année 773 rassembla ses troupes en Suisse et dirigea deux corps d'armée sur l'Italie du Nord. Les Lombards mis en déroute, les principales villes: Pise et Vérone etc... se soumirent. Le Pape en profita pour s'attribuer des régions importantes. Au printemps 774, Charles annexa le royaume Lombard, envoya Didier et son épouse dans un monastère de Corbie, et se sacra roi des Lombards. Le 6 avril, il vint à Rome et signa avec le Pape une série d'Actes par lesquels Hadrien, en possession de la Chaire de Saint Pierre, exerçait désormais le pouvoir temporel et la souveraineté au nom de l'Apôtre, sur les territoires provenant des donations des Francs et des anciens Grecs, c'est-à-dire le duché de Rome agrandi, l'ancien Exarchat, la Pentapole et les territoires intermédiaires.
    Cependant, même Hadrien provoqua contre lui un mécontentement généralisé; attisé il est vrai par Constantinople. Charles dut faire la police et rétablir l'ordre en 776, 780 et 787. Ses interventions dans le gouvernement de Rome étaient de plus en plus visibles. Hadrien avait installé son Patron à la porte même de ses Etats.Hadrien, mort en 795, fut remplacé par Léon III contre lequel se ligua aussitôt la famille du pape défunt. La présence policière des Francs fut encore plus nettement ressentie; le Pontife était de moins en moins le maître de ses sujets. Une véritable conjuration éclata le 25 avril 799. Léon III, emprisonné, réussit à s'échapper; il se mit à l'abri à Spolète et rejoignit Charles en Saxe. La conjuration cessa et le Pape revint le 29 novembre 799 à Rome, où Charles lui-même se rendit un an plus tard. Charles estima nécessaire pour Léon III de se justifier par serment devant une Assemblée populaire qui se tint le 23 décembre 800. Le jour de Noël de cette année, Charles fut acclamé et proclamé "Grand et Pacifique" Empereur des Romains et Souverain de Rome. Le Pape était donc reconnu son sujet, mais Léon III mit à profit la cérémonie pour couronner lui-même l'Empereur, sans que celui-ci, semble-t-il, en fût informé préalablement. Le Pape affirmait ainsi, malgré un état d'infériorité estimé provisoire, qu'il était l'héritier de Constantin, véritable empereur des Romains.

    Aussi bien, après la mort de Charlemagne en 814, les princes Francs ne voulurent plus être sacrés par un pape.
    En 817, Louis le Pieux couronna lui-même son fils aîné Lothaire, Empereur, à Aix-la-Chapelle. Après les intermèdes d'Etienne IV (816 -817) et de Pascal (817 -824), Louis envoya Lothaire à Rome en 824 pour rétablir un ordre toujours troublé par les rivalités entre la noblesse et un clergé avide de pouvoir et de richesses, d'où complots, violences, yeux crevés, abus de toute sorte... Le pape était alors Eugène III qui mourut en 827, après avoir reçu la Constitution de Lothaire. Celle-ci établissait clairement, entre autres dispositions, que les magistrats de Rome devaient se présenter devant l'Empereur Carolingien; deux envoyés de l'Empereur séjourneraient à demeure à Rome et lui feraient un rapport annuel sur la situation de l'Etat Pontifical; le pape devait désormais être élu par les seuls Romains y compris les laïcs; cette élection devait être soumise à la ratification de l'Empereur. En 840, l'Empereur Louis mourut, ses trois fils divisèrent l'Empire carolingien en trois parties par le Traité de Verdun en 843. Lothaire, l'aîné, Empereur, hérita de la Lotharingie, c'est-à-dire de la partie médiane de l'ancien Empire, partie qui comprenait l'Italie. Mais, l'horizon politico-militaire était extrêmement obscurci du fait des raids des Sarrasins venus de Tunisie qui s'étaient, depuis 831, rendus maîtres progressivement de Palerme et de toute la Sicile.

    Depuis 840, ils avaient pris pied dans le duché de Bénévent en Italie du Sud. Ils débarquèrent à l'embouchure du Tibre le 23 août 846, remontèrent le fleuve, pillèrent complètement Saint Pierre,mais ne purent franchir les remparts de la Ville. Mahomet avait vaincu l'Apôtre Pierre; l'événement fut ressenti comme un grave affront dans toute la chrétienté occidentale. Heureusement, si l'on peut dire, la mer se chargea de venger Rome; une très forte tempête envoya par le fond la flotte sarrasine chargée des fruits des pillages; puis,en 847, une opération menée contre le duché de Bénévent chassa temporairement les Musulmans d'Italie méridionale.
    Entre-temps, à la mort de Grégoire IV en 842, successeur d'Eugène III décédé en 827, les divisions dans le corps électoral conduisirent à l'élection de deux papes. Lothaire se fâcha et vint avec deux armées qui ravagèrent le duché romain, pour donner une idée de la colère impériale. L'élection de Serge II fut acceptée par Lothaire en juin 844, mais ce règne vit le triomphe de la simonie. Serge II délégua la charge de gouverner l'Etat à son frère Benoît, Evêque d'Albano, aux moeurs dissolues. Tout fut à vendre; on dépouilla les monastères et même les particuliers; le pontificat de Serge II fut heureusement de courte durée. Il fut remplacé à sa mort en 847 par Léon IV. .
    Avec l'avènement de ce dernier, arriva sur la scène politique le fils de Lothaire, Louis II, que son père avait nommé Empereur; il fut sacré par Léon IV en 850. Louis II gouverna l'ancien royaume lombard pendant 25 ans; les papes romains eurent désormais à tenir compte d'un Empereur italien. Des frictions se manifestèrent entre Louis II et Léon IV, mais celui-ci décéda en 855. Les affaires romaines et italiennes relevèrent du seul Louis II jusqu'à son décès le 12 avril 875. Ce fut l'alliance complète de la Papauté et de l'Empire; de byzantine qu'elle avait été, la Papauté devenait carolingienne. Les princes carolingiens considéraient le Pape comme un parent vénérable qui avait le droit et au besoin le devoir de s'intéresser à leurs affaires. Il ne faut pas en conclure à un changement de mentalité ou de moeurs. Rome resta le champ clos des rivalités entre la noblesse et le clergé; l'appétit pour le pouvoir était toujours aussi aiguisé; les tortures, et exécutions alimentaient toujours des ruisselets de sang; en contrepartie, les Romains et autres Chrétiens d'Occident continuaient d'obéir aux mêmes pratiques superstitieuses pour la plus grande gloire de l'Eglise et du Pontife vivant. Ainsi, en 864, sous le pontificat de Nicolas 1er. (858 -867), ami de l'Empereur Louis II, un différent s'éleva entre les deux hommes à propos des sanctions que le Pontife voulait infliger à quelques évêques indisciplinés, dont celui de Ravenne nommé Jean. Ravenne avait été la capitale de l'Occident pendant trois siècles et demi, compte tenu de la durée de l'Exarchat byzantin, alors que Rome s'enfermait dans ses souvenirs et son rôle de Ville musée dévastée; les deux Cités cultivaient entre elles une réelle animosité. Mais Jean le Ravennate se comptait lui aussi parmi les amis de Louis II; ce dernier aurait préféré que Nicolas le Romain se contenta d'un compromis; il n'en fut rien. Nicolas se mura dans son intransigeance, quitta le Latran de nuit pour Saint Pierre, pénétra dans la basilique où il demeura deux jours en prière et sans manger, prosterné devant le tombeau (présumé) de l'Apôtre (légendaire) afin d'obtenir le secours du Ciel pour qu'Il fléchisse l'Empereur. Celui-ci fut immédiatement saisi d'une fièvre si forte que son épouse vint demander au Pape de l'aider à se rétablir. Nicolas accompagna l'Impératrice au chevet du malade; celui-ci fut alors complètement guéri et accepta les propositions du Pape. Nicolas retourna à Rome auréolé de la gloire du magicien puissant qui avait su obliger Dieu à priver Louis II de la santé, pour la lui rendre dans de meilleures dispositions. Louis II quitta Rome pour Pavie.
    Il devait décéder le 12 août 875 dans ses Campagnes contre des repaires de Sarrasins en Italie du Sud du côté de Bari.
    Les 13 ans qui suivirent constituèrent une période de grands bouleversements:

    • Louis II était mort sans héritier. Le titre d'Empereur des Romains fut convoité par les deux branches subsistantes de la famille carolingienne: la française et la germanique, qui sollicitèrent l'arbitrage du Pape Jean VIII. Les circonstances étaient graves. Le choix de la personne impériale allait se concrétiser à Rome sous la direction du Pontife; c'était un renversement complet de situation. L'alliance de l'Empire et de la Papauté revenait à reconnaître la prééminence de cette dernière.
    • La branche française l'emporta et Charles le Chauve fut sacré Empereur, 75 ans après Charlemagne, le jour de Noël 875. Il se préoccupa par la suite d'apporter à Jean VIII l'aide nécessaire pour vaincre ses ennemis de l'extérieur, les Sarrasins revenus en Italie du Sud grâce aux complicités de plusieurs nobles chrétiens, dont le duc de Naples. Charles le Chauve signa en 877 le capitulaire de Quierzy sur Oise, qui avalisait les structures féodales; il partit ensuite pour l'Italie. Des complots l'empêchèrent de franchir les Alpes, il mourut empoisonné le 6 octobre 877. Son fils Louis le Bègue lui succéda aussitôt, mais il décéda en avril 879, en laissant deux fils trop jeunes et trop faibles, dont le dernier devait disparaître en décembre 884.

    • La branche carolingienne germanique ne connaissait pas, à son tour, une heureuse évolution. Louis le Germanique était décédé le 28 juin 876. Carloman s'était installé à Pavie dès la mort de Charles le Chauve, mais il était malade et décéda le 22 mars 881. Il avait précédemment cédé l'Italie à Charles le Gros, alors que Louis Ill, le dernier des fils de Louis le Germanique disparaissait en janvier 882. Charles le Gros recueillit donc la totalité de la succession carolingienne et fut le seul Prince carolingien, avec lequel Romains et Italiens allaient avoir à faire. Il fut sacré à Rome le 12 février 881, mais il fut déposé par ses propres Sujets à la Diète de Tribur en Allemagne, en novembre 887. Il mourut peu après en janvier 888. L'Empire fut divisé en sept royaumes indépendants: France, Provence, Bourgogne, Italie, Lorraine, Allemagne et Navarre. En France, en cette année 888, les féodaux désignèrent comme roi, Eudes, comte de Paris, le héros qui avait vaincu les Vikings, lors du siège de la ville en 886.

    Ainsi disparut la famille carolingienne, dont il ne restait plus qu'un seul Prince,
    le fils posthume de Louis le Bègue, Charles le Simple, âgé de 7 ans.




    Rome dévastée


    L'intermède spolètain et la famille de Théophylacte ( 888 - 950 )

    Entre-temps, le Pape Jean VIlI avait traversé les situations les plus dangereuses. Exténué par ses Campagnes incessantes contre les Sarrasins, il avait suscité contre lui-même les critiques et l'hostilité des plus hauts membres de son Administration; ceux-ci se soulevèrent et fomentèrent un complot: Jean VIII, vaincu, mourut assassiné le 15 décembre 882; il fut empoisonné mais, comme il ne mourait pas assez vite, on lui fracassa le crâne à coups de marteau. Il fut le premier Pape assassiné. Ce crime illustre tragiquement l'impuissance totale des forces du Ciel, y compris son Portier, devant les passions humaines.
    Celles-ci se déchaînèrent du fait du vide laissé par la disparition des Carolingiens. La Maison de Spolète en profita pour étendre ses possessions et "ressusciter" l'ancien royaume lombard de Liutprand et Astolf, au grand dam de la Papauté. Celle-ci composa; le roi Guy de.Spolète fut sacré Empereur à Saint-Pierre de Rome le 21 février 889 par Etienne V. Le successeur de ce dernier, le pape Formose, renouvela cette cérémonie le 30 avril 892 sur la personne de Lambert fils de Guy. Mais le Pontife agissait sous la contrainte, et, en cachette, sollicitait le secours d'Arnulf, un fils naturel de Carloman, duc de Carinthie, un vaillant soldat. Ce dernier finit par venir en Italie du Nord en 895, et en février 896 se mit en marche contre Rome aux mains des Spolètains, qui durent se replier. Arnulf fut sacré Empereur le 22 février 896, mais fut frappé de paralysie peu après. Le pape Formose mourut ,terrassé par la nouvelle, le 4 avril 896. La Ville fut reprise par Lambert et sa mère Agiltrude au début de 891.
    "C'est alors que se produisit un fait sinistre, origine de longues et tristes convulsions dans le sein de l'Eglise apostolique"

    Agiltrude nourrissait contre Formose, même mort depuis neuf mois, une haine inexpiable pour sa traîtrise manifestée par le sacre d'Arnulf en février 896. Elle obligea le pape Etienne VI, son successeur, à organiser un synode qui jugerait le pape défunt. Le cadavre desséché du vieux Pontife fut tiré de son sarcophage; on l'assit sur une chaise; un diacre se plaça à ses côtés pour répondre en son nom. L'Assemblée conclut à l'indignité de l'accusé, à l'irrégularité de sa promotion, à la nullité de ses Actes. La momie pontificale fut dépouillée de ses insignes, de ses vêtements, à l'exception du cilice incrusté dans le corps; on la jeta au Tibre.
    Le pape Etienne VI fut à son tour victime d'une insurrection à mi- 897; on le jeta bas du trône pontifical; on le déshabilla vivant pour le vêtir d'un froc de moine, on l'emprisonna puis on l'étrangla, ce fut le deuxième pape assassiné.
    Un accident de chasse emporta l'Empereur Lambert le 15 octobre 898; s'ouvrit une nouvelle période de contestations entre les Princes. Rome se replia sur elle-même, d'autant que du sein de l'aristocratie locale émergea une famille qui prit aussitôt la direction des affaires et la garda pendant 60 ans: la famille de Théophylacte ( 13 ), le vestararius ou vestiarius pontifical, chargé de veiller sur le gouvernement de Ravenne et des provinces voisines. C'était un laïc, marié, père de deux filles, il portait les titres de duc, magister militum, sénateur et consul. Le Xème siècle commençant n'apportait pas un adoucissement dans les moeurs romaines. En juillet 903, Léon V fut élu Pape et. renversé deux mois après par un autre prêtre Christophe qui l'envoya en prison. Christophe lui-même fut déposé en 904 par Serge III et emprisonné lui aussi.
    Les deux malheureux prisonniers furent assassinés quelques semaines après.

    Le gouvernement de Serge III jeta le trouble dans le monde ecclésiastique italien; le clergé de Rome, quant à lui, était courbé par la terreur. Il y eu en contrepartie une résistance active et une campagne d'écrits polémiques. Toutefois, le gouvernement effectif dépendait entièrement de Théophylacte et de sa femme Théodora.
    Le pape Serge III était l'amant de leur fille Marozie, une adolescente, dont il eut un fils naturel, plus tard élu Pape à son tour sous le nom de Jean XI. Cette paternité était largement connue. Serge III dura sept ans et mourut de mort naturelle. Le règne marquant fut celui de Jean X élu en 914 par la grâce de Théodora, la femme de Théophylacte ,qui entretenait avec Jean des rapports adultères mais dirigeait Rome avec vigueur. Le problème restait celui des Sarrasins qui s'étaient créé des places fortes au-dessus du Garigliano et en Sabine, d'où ils lançaient leurs raids de pillage. Jean X sacra Empereur, en 915, le roi d'Italie Bérenger, ce qui lui permit de constituer une ligue élargie des Principautés chrétiennes contre les "mécréants"; ceux-ci furent détruits totalement en 916.Un certain marquis Albéric de Spolète se fit remarquer dans les combats, il gagna la reconnaissance des Romains et Théophylacte lui donna pour épouse sa fille Marozie qui avait fait ses débuts avec le défunt pape Serge III. Théophylacte et Albéric disparurent en 926. Jean X tenta de s'émanciper avec l'aide de son frère Pierre; il appela les Hongrois qui occupèrent la Campagne romaine. Marozie, pour sa part , s'était remariée à Guy, marquis de Toscane. La manoeuvre de Jean X provoqua sa colère; elle fomenta une émeute contre lui. Les révoltés se saisirent de Pierre qu'ils massacrèrent sous les yeux de son frère, le Pontife; ce dernier fut jeté en prison, puis assassiné.
    Marozie usa de son pouvoir pour faire nommer au pontificat son fils Jean XI, en 931, qu'elle avait eu de son amant Serge III. Mais elle avait aussi un autre fils prénommé Albéric dont le père, de même nom, était le valeureux marquis de Spolète décédé en 926. Cet Albéric ne supporta pas le troisième mariage de sa mère avec le roi d'Italie Hugues, suite au décès de Guy de Toscane en cette année 931. Il lui était facile d'ameuter des Romains mécontents, puisque il en existait toujours. Il assiégea le château Saint-Ange où vivait sa mère, au moment de la cérémonie des noces. Hugues réussit à s'enfuir mais Marozie fut emprisonnée. Le pouvoir passa de Marozie à Albéric; la dynastie continuait.
    Les papes élus par la suite furent des souverains virtuels. Albéric devint Prince des Romains, et défendit son pouvoir victorieusement contre les attaques d'Hugues, roi d'Italie;. celui-ci finit par abandonner en 946 les droits ( supposés) qu'il détenait de son mariage avec Marozie. Il abandonna son royaume à son fils Lothaire; ce dernier mourut malheureusement en 950. Son épouse Adélaïde fut emprisonnée par un compétiteur mais s'échappa et appela à son secours le puissant roi de Germanie, Otton.

    L' Emprise des Allemands ( 950 - 1054 )

    Otton vint le 22 septembre 951; il épousa Adélaïde, et, pour longtemps, les destinées de l'Italie allaient être étroitement unies à celles de l'Allemagne. A Rome, le pouvoir d'Albéric restait incontestable, comme en témoignent les monnaies émises sur lesquelles son nom remplace celui de l'Empereur; il était déclaré Princeps et Sénateur de tous les Romains. Il chercha à s'allier aux pouvoirs impériaux de Constantinople où régnait la dynastie de fait de Romain Lecapène. Mais son gouvernement fut édifiant, il s'employa à former ou réformer les monastères suivant les avis d'Odon, Abbé de Cluny, Ordre fondé en 910.
    La restauration de la discipline dans certains établissements monastiques nécessita de véritables expéditions militaires, compte tenu de l'extrême décadence de la vie conventuelle, et de l'attitude des moines.
    Albéric décéda en 954, il n'avait pas 40 ans.
    Son fils Octavius, âgé de 16 ans, devint Pape, le 16 décembre 955, sous le nom de Jean XII; il n'avait d'appui solide que dans le souvenir de son père. Le jeune pape ne se plaisait guère aux chants et rites de l'Eglise, ses nuits et ses jours se passaient avec des femmes et des jeunes hommes à partager les plaisirs de la chasse et de la table, débauches payées par le trésor de l'Eglise alimenté par la simonie. La cruauté complétait l'orgie; on crevait des yeux, on châtrait des dignitaires Il arrivait au pape dans les festins du Latran de boire à la santé du Diable. Pendant ce temps, l'Administration pontificale marchait comme d'habitude et par habitude. Les difficultés incessantes avec le royaume de Pavie conduisirent Jean XII à envoyer un ambassadeur auprès d'Otton, qui descendit en Italie à l'automne 961. Il vint à Rome et fut sacré Empereur le 2 février 962. Le pape et l'Empereur s'engagèrent l'un envers l'autre dans un document connu sous le nom
    de "Privilège d'Otton" et signé du 13 février 962. En bon Romain, Jean XII s'empressa de trahir Otton. Celui-ci revint à la Ville le 3 novembre 963. Le pape s'enfuit; les Romains ouvrirent leurs portes à l'Empereur et jurèrent de ne plus élire ou ordonner aucun pape en dehors du consentement d'Otton et de son fils Otton II. Un Concile prononça la déposition de Jean XII, le 4 décembre 963; il fut remplacé par Léon VIII qui fut consacré à Saint-Pierre le dimanche 6 décembre.

    Le "Privilège d'Otton" remettait en vigueur la Constitution de Lothaire de 824; tant qu'il y eut par la suite un Empereur effectif, c'est lui qui choisit le Pape. Entre-temps, Jean XII n'avait pas désarmé. L'Empereur ayant renvoyé une partie de son armée, une émeute éclata le 3 janvier 964, qui se termina par la défaite des révoltés dont les Saxons firent un abominable massacre. L'Empereur crut pouvoir partir. Ce fut le moment choisi par Jean XII pour reparaître. Léon VIII craignant pour sa vie déguerpit aussitôt. Jean XII réunit un Concile en février qui déposa Léon VIII au nom de l'ancien Droit. Otton était retenu par ses opérations militaires et Jean XII triomphait en Pape légitime. Quelques semaines après, le 14 mai 964, il mourut dans le lit d'une femme mariée; le bruit courut que le mari trompé avait servi d'instrument à la main de Dieu.
    Le 23 juin, Otton et Léon VIII se rendirent maîtres de la Ville, mais Léon VIII décéda en mars 965.L'Empereur lui donna pour successeur le fils de Théodora, soeur de la célèbre Marozie, Evêque de Narni. Ce dernier prit le nom de Jean XIII, et fut installé le 1er.octobre 965; c'était le retour de la famille Théophylacte.Trois mois après, une révolution s'enflamma; Jean XIII, insulté, maltraité, fut enfermé au château Saint-Ange, puis, chassé de Rome. Il revint à la tête de forces importantes et fut réintégré le 14 novembre 966; la nouvelle avait circulé d'une quatrième descente des Saxons sur la Ville. Les Saxons avaient non seulement confisqué l'élection pontificale, mais organisèrent une nouvelle répression et firent jeter à la voierie les cadavres des meneurs. Otton II fut sacré Empereur par Jean XIII le jour de Noël 967. Ce pape décéda le 6 septembre 972, suivi par Otton 1er le 7 mai 973; son fils Otton II décéda à Rome 10 ans après, le 7 décembre 983.

    Inévitablement, des troubles éclatèrent à nouveau qui mirent en vedette Crescentius, frère de Jean XIII et deuxième fils de Théodora, soeur de Marozie. Son fils se nommait aussi Crescentius, et prit le pouvoir de fait à la mort de son père, en 984.
    Otton III avait maintenant 16 ans; il vint à Rome et profita d'une succession papale pour nommer son cousin Bruno, consacré le 3 mai 996 sous le nom de Grégoire V. Celui-ci sacra Otton III le 21 mai suivant. C'était la première fois qu'on imposait à Rome un pape d'origine transalpine. Aussi bien, trois mois après le départ d'Otton III pour l'Allemagne, une nouvelle révolte s'alluma contre le pape allemand à l'initiative de Crescentius. Grégoire V s'enfuit et Crescentius fit nommer à sa place un Evêque de Plaisance qui prit le nom de Jean XVI en avril 997.
    (Dans l'intervalle, Jean XIV était mort assassiné en avril 894; Jean XV avait été un pape obscur de 989 à 996).
    Moins d'un an après, Otton III revint avec le pape allemand. Jean XVI s'enfuit à son tour, fut rattrapé dans la Campanie; on lui coupa nez et oreilles, on lui arracha les yeux et la langue, on lui laissa la vie sauve et il vécut jusqu'en 1013 à l'abbaye de Fulda. Quant à Crescentius, il fut décapité le 29 avril 998 et son corps suspendu au gibet avec les cadavres de douze autres Romains. Crescentius devint bientôt à Rome un héros légendaire. ,
    Otton III se fixa dès lors à Rome; son cousin, Grégoire V, mourut le 18 février 999, empoisonné. L'empereur fit nommer son précepteur, l'extraordinaire Gerbert d'Aurillac, sous le nom de Silvestre II , le 2 avril 999 .Le nouveau Pontife ne resta pas inactif; par un édit de janvier 1001 , il accepta que l'Empereur dénonça la fausse Donation de Constantin et affirma son autorité sur l'Italie et l'Occident. L'Empereur dut quitter Rome à la suite d'une nouvelle émeute le 16 février 1001 et n' y revint plus. Il mourut le 24 janvier 1002 sans héritier. On l'enterra à Aix-la-Chapelle. Les Allemands placèrent à leur tête Henri, duc de Bavière. Silvestre II, lui , mourut le 12 mai 1003 . Rappelons-le; cette année-là vit en Occident, notamment en Champagne française, des paysans révoltés à la suite des "grandes faims" pénétrer dans les églises et briser les représentations triomphales de leur dieu, le Fécondateur. La transition s'amorçait dans l'iconographie entre ce dieu et le crucifix.

    A Rome, Jean Crescentius, le fils du supplicié de 998, prit le pouvoir avec le titre de "Patrice des Romains". La tradition se perpétuait du conflit entre le Chef national romain et le Prince étranger. Jean Crescentius mourut paisiblement en avril 1012. La nécessité d'une nouvelle élection pontificale opposa alors la famille de. Crescentius et celle de Tusculum; toutes deux appartenaient à des branches alliées dans la succession de l'ancêtre Théophylacte. Les Tusculains avaient les faveurs allemandes, ce fut leur candidat, Théophylacte du nom de l'ancêtre, qui fut élu sous l'appellation de Benoît VIII. Henri II pénétra en Italie à la fin de 1013; il reçut la couronne impériale, le 14 février 1014, des mains de Benoît VIII. Celui-ci confia le gouvernement pontifical à son frère Romain et s'occupa de restaurer les règles ecclésiastiques fort oubliées, notamment celles du célibat. Par les Tusculains, on était arrivé à une entente avec les Allemands qui se considéraient à Rome comme les véritables souverains, et les législateurs de l'Etat. Benoît, décédé, fut remplacé immédiatement par son frère qui s'appela Jean XIX et. abandonna l'oeuvre de réforme engagée par Benoît VIII; si bien, que les abus reprirent comme auparavant et davantage même. Jean XIX couronna en 1027 Conrad II, successeur d'Henri mort en 1024. Son pontificat se termina en 1032. Sa famille désigna un autre Théophylacte, un enfant de 12 ans, pour succéder, sur le Siège apostolique, aux deux précédents papes tusculains. Les Allemands acceptèrent sans difficulté cette transmission héréditaire qui mit sur le trône papal, Benoît IX. Celui-ci réintroduisit au palais du Latran les moeurs dissolues de son lointain prédécesseur, Jean XII; mais, en 1045, Benoît IX.se démit de ses fonctions au bénéfice d'un de ses parents qui avait payé fort cher la Charte de cession;
    le nouveau pape s'appela Grégoire VI ( 14 ).
    La Papauté avait été vendue, triomphe de la simonie. Un énorme scandale secoua la chrétienté occidentale toute entière. L'Empereur Henri III , successeur de Conrad II en 1039, vint en Italie en 1046, et réunit un grand Concile à Pavie qui condamna la simonie dans les termes les plus sévères. Benoît IX s'était réfugié à Tusculum; il fut déposé par un synode réuni à Saint Pierre les 23 et 24 décembre 1046. Grégoire VI, l'acquéreur du Siège, l'avait été précédemment le 20 décembre.
    Henri III prit la décision de nommer papes des évêques allemands; ils furent quatre successivement. Le premier, Clément II, vécut peu de temps et mourut le 9 octobre 1041, empoisonné, à l'instigation, semble-t-il, de Benoît IX. Celui-ci se réinstalla à Rome jusqu'en 1048, puis il disparut, mort probablement comme Jean XII, dans le lit d'une femme mariée, victime à son tour de la jalousie d'un mari trompé.
    L'élément nouveau, à l'horizon politico-militaire, est alors représenté par l'apparition des Normands qui constituèrent des colonies en Italie du Sud et finirent par jouer un grand rôle.Léon IX, ancien évêque de Toul, successeur de Clément II et Damase II, fut animé du souci de la réforme ecclésiastique, entreprit de nombreux déplacements pour imposer celle-ci et organisa la croisade contre les Normands. Son armée. fut vaincue en 1053 et il dut se remettre entre les mains de ses vainqueurs; il fut conduit et retenu à Bénévent, puis relâché au printemps 1054; il revint à Rome pour y mourir. L'Empereur désigna pour lui succéder un autre évêque allemand, le quatrième, qui prit le nom de Victor II. L'Empereur mourut en 1056, ce qui ébranla gravement la situation du Pontife qui décéda à son tour le 28 juillet 1057.

    La voie de la Réforme

    Les Romains aspirèrent ardemment à se débarrasser de l'emprise germanique pour revenir au statu quo ante, et aux abus de tous genres qui l'accompagnaient. Un autre parti, dirigé par Hildebrand, voulait non moins fortement une réforme de l'Eglise et un Pape soucieux de la dignité spirituelle du Pontificat (?). Les deux partis élirent chacun un Pape, après le bref intermède d'un Etienne IX qui mourut empoisonné.
    Restait la nécessité:
    - non seulement d'une réforme ecclésiastique exigée par les ravages de la simonie, les abus de toute sorte et cette succession sans précédent d'assassinats de Pontifes
    (12 au moins depuis Jean VIII, sans oublier Constantin II et Jean XV atrocement mutilés).
    - mais aussi d'une libération de la papauté de l'emprise étrangère: elle ne serait complètement elle-même que le jour où elle n'aurait plus de maîtres temporels; le pape ne pouvait être réduit à la situation d'un évêque allemand. C'est ce qui poussa en définitive Hildebrand à demander l'aide des Normands, bien qu'excommuniés par les papes dont il avait été le Conseiller.

    Cette alliance:

    • d'une part, permit la. promulgation en 1059 d'un décret sur les élections pontificales dirigé contre l'aristocratie féodale de l'Etat romain; le décret instituait un corps électoral des cardinaux évêques, qui devait élire un membre du clergé romain, sous réserve de l'approbation du reste du clergé et du peuple..
    • d'autre part, procura au Siège dit apostolique le moyen de lutter contre la Cour d'Allemagne.
    • enfin, détermina les Princes normands, qualifiés comme tels par le Pape Nicolas II, à se reconnaître les vassaux: du Pontife.

    A la mort de Nicola II à Florence le 27 juillet 1061, un conflit éclata entre l'Allemagne et Hildebrand, dont le candidat triompha finalement en 1064 et prit le nom d'Alexandre II. Grégoire VII ( 15) lui succéda en 1073. Henri IV essaya en vain de le faire déposer et ne créa plus que des anti-papes. La paix se fit par le Concordat de Worms en 1122;
    depuis lors, ni empereurs, ni rois, n'intervinrent dans les élections pontificales( ? ).

    Résumé conclusif

    On peut résumer comme suit les débuts de l'Etat-Eglise pontifical que nous venons d'analyser rapidement:
    - Les dotations en biens fonciers de Constantin au bénéfice de son Eglise néo-chrétienne, christianisée, assurèrent à celle-ci une existence pérenne. Le culte développé était celui d'une religion du Pouvoir; ces biens s'augmentèrent des dons ultérieurs d'autres princes et aristocrates, si bien que, cette Eglise,( celle de Rome en particulier, la Ville où la légende des premiers siècles de notre ère, rapportée par le Liber Pontificalis, situe l'hagiographie de Pierre), si bien que l'Eglise romaine acquit la propriété de biens très étendus formant le "Patrimoine de Saint Pierre".
    Ce Patrimoine était constitué de terres réparties originellement en Afrique du Nord, Sicile, Italie méridionale et centrale. Du fait des invasions des Wisigoths et des Vandales, principalement, le patrimoine se réduisit à des territoires en Sicile, Italie méridionale et le duché de Rome, créé par l'Empire romain d'Orient avec l'Exarchat de Ravenne en 550. Le "Patrimoine de Saint Pierre" fit de l'Evêque de Rome le propriétaire foncier le plus riche d'Italie, ce qui attisa la convoitise des Lombards après 568.

  • Les invasions des Musulmans, à partir de 632, frappèrent de plein fouet l'Empire romain d'Orient, qui perdit le contrôle de l'Espagne, Afrique du Nord, Egypte et Proche- Orient. L'Exarchat de Ravenne tomba sous les coups des Lombards en 750, mais il n'avait. eu qu'une existence virtuelle. L'Evêque de Rome avait sauvé la Ville de la famine et de la ruine en employant les ressources de son patrimoine à nourrir et à soigner les Romains par la création des diaconies, à assurer l'entretien des bâtiments utilisables. Rome subsistait grâce à lui; il en était devenu le chef temporel et spirituel, du fait du retrait progressif de la puissance byzantine. Les processions organisées dans la Ville par l'Evêque permirent de croire à la rémission des épidémies et des crues du Tibre.

  • Vint le moment en 752, où le Pape Etienne II dut choisir d'être ou non annexé par le royaume lombard du roi Astolf. L'annexion s'avérait impossible du fait principalement que Rome était devenue, après l'invasion de Jérusalem par les Musulmans en 638, le "Lieu Saint" de l'Europe Occidentale; y affluaient des foules de pèlerins venus prier "ad sanctos" sur les tombes des martyrs pour obtenir telle ou telle grâce ou la santé; surtout à Saint Pierre la basilique de Constantin où on avait déposé en 336 les restes (supposés) de l'Apôtre (légendaire) Pierre, Portier du Ciel. Rome était devenue le centre du commerce des reliques ossements et vivait pour partie du tourisme "religieux" activé par les superstitions de la population entière. De plus, les Lombards demeuraient des "barbares" pour les Romains qui rêvaient de ressusciter leur Ville en Caput Mundi comme autrefois.
  • Etienne II se tourna donc vers les Francs, chrétiens depuis deux siècles et demi. Après accord de Pépin le Bref, il se rendit en Gaule au début de janvier 754. C'est alors que fut diffusé en Gaule un document baptisé "Donation de Constantin", établissant l'Evêque de Rome, Sylvestre 1er., vivant en 315, et ses successeurs, héritiers de Constantin pour l'Italie et l'Europe Occidentale. Ce document était un faux caractérisé, fabriqué par des moines comme toute une série de fausses "donations". Les moines, ou oratores, utilisaient comme une arme entre leurs mains la science de l'écriture, qu'ils furent pratiquement les seuls à cultiver jusqu'à la fin du XIIème siècle; l'écriture était une preuve "sacrée". Par la fabrication de ces faux, ils défendaient les richesses que leurs établissements accumulaient comme des coffres-forts. Les moines s'opposaient ainsi aux bellatores ou guerriers, et méprisaient totalement les laboratores, le peuple des travailleurs, paysans et esclaves.
    La présentation de cette fausse "Donation" de Constantin, appuyée en 756 par une lettre de Saint Pierre lui-même à Pépin le Bref, conduisit celui-ci non seulement à reconnaître la souveraineté de l'Evêque de Rome sur ses possessions de l'Italie Centrale, mais à lui accorder la propriété de la ville de Ravenne et des territoires en dépendant, du fait de son "héritage".
    C'est donc par une imposture, stupéfiante à nos yeux, que l'Eglise romaine devint l'Etat Pontifical, en jouant de la naïveté et de la crédulité superstitieuse de Pépin le Bref. Ce faux fut classé parmi les textes juridiques dits canoniques, les décrétales, et devint source de droits. Critiqué fréquemment et abondamment, spécialement par Lorenzo Valla en 1440, son caractère frauduleux fut reconnu officiellement en plein XIXème siècle, à un moment où, l'Eglise-Etat ayant perdu toutes ses possessions, cette "Donation" s'avérait totalement inutile. Il reste que tous les papes se pensèrent et agirent comme les héritiers de Constantin, les successeurs de fait des empereurs romains depuis Auguste.

  • Que dire des trois premiers siècles de l'existence de cet Etat?
    Les douze Pontifes assassinés , non compris ceux mutilés sauvagement comme Jean XVI et, antérieurement en 768, Constantin, dévoilaient à l'évidence le total désintéressement de Pierre, Portier du Ciel, quant au sort de ses successeurs (supposés); et son impuissance définitive contre les déchaînements des passions humaines allumées par l'appât du gain et du pouvoir. Rome fut le champ clos des rivalités exaspérées, non seulement entre un clergé avide et une noblesse militaire, mais entre les clans divisés de l'aristocratie romaine puisque, en définitive, les papes appartenaient toujours à l'un d'entre eux. L'élection pontificale signifiait la victoire d'un clan, ou groupe de clans, sur les autres et appelait à la vengeance. Cette anarchie engendrait les abus les plus criants, dont la simonie fut, dès Léon III sous le règne de Charlemagne, la manifestation la plus visible; elle se développa dangereusement à partir des années 845, où tout fut à vendre; la charge pontificale elle-même fut cédée contre une forte somme par Benoît IX à Grégoire VI en 1045.
    En outre, le dérèglement des moeurs qui s'en suivit fit fondre les coffres-forts conventuels, l'angélisme monastique, le célibat ecclésiastique. On vit au Xème siècle, un pape, Serge III, afficher sa liaison amoureuse avec Marozie, la fille de Théophylacte son vestiarius, avoir d'elle un fils qui deviendra, en 931, pape à son tour sous le nom de Jean XI.
    Jean X (914 -928) avait été l'amant attitré de Théodora, l'épouse de Théophylacte. Le 16 décembre 955, un jeune homme de 16 ans devint pontife à son tour, le petit-fils de Marozie,qui prit le nom de Jean XII, vécut dans la pire des débauches, et mourut dans le lit d'une femme mariée, tué par un mari jaloux.

  • Tous ces événements dessinent à l'évidence le visage d'une Eglise romaine "sainte et divine", comme elle aime à se regarder

  • Assurément ,des réactions se manifestèrent, notamment en ce qui concerne les élections pontificales. Le patronage exercé dès l'origine par les Carolingiens aboutit à une régularisation consolidée par la Constitution de Lothaire en 824. L'Empereur Louis II veilla, jusqu'en 875, depuis sa capitale italienne de Pavie, à un déroulement policé de la vie politique romaine. De la branche française, le contrôle de la Papauté passa à la branche germanique, mais Charles le Gros fut déposé par les siens en 887 et mourut le 13 janvier 888; l'année où, en France, les féodaux élirent roi le fils de Robert le Fort, Eudes, le brillant défenseur de Paris contre les Vikings.

  • La disparition de la famille carolingienne ouvrit beaucoup de successions. En Italie, les ducs de Spolète se rendirent maîtres de l'ancien royaume lombard et dominèrent la papauté qui en revint, sous leur férule, à une stricte application de la Constitution de Lothaire. Se situèrent alors l'abominable jugement de Formose après son décès, et le long intermède de la Maison de Théophylacte. Les scandales de cette période conduisirent plusieurs ecclésiastiques de haut rang à solliciter l'intervention du roi saxon Otton. Celui-ci vint en Italie en 951, puis en 961. Il régla les droits impériaux sur Rome et l'élection des papes dans un document appelé le "Privilège d'Otton" daté du' 13 février 962. Il s'en suivit une mainmise sur la papauté, des Ottoniens qui choisirent des pontifes dans le clergé al