< retour au portail  < retour au sommaire


 

 

 

I - La naissance de l'homme-dieu
II - La mort de l'homme-dieu
III - Les représentations de la croix


III - Les Représentations de la Croix

a )Périodes antérieures au Christianisme :
Universalité du signe - La Crucifixion- Dans le Monde chrétien

b ) - La Croix dans le Christianisme :
Les premiers temps - Le Règne de la Fertilité- La mort du dieu - Le dolorisme franciscain

Références bibliographiques

a ) - Périodes antérieures au Christianisme

Universalité du Signe

Antérieurement à la création du christianisme par Constantin en 325, , la croix se trouve partout dans le Monde , qu'il s'agisse de la vie religieuse civile ou militaire des Anciens.
C'est une vérité historique bien établie. Estimer nécessaire d'en traiter à nouveau pourrait sembler inutile, s'il n'y avait cette croyance fortement ancrée chez les chrétiens romains que la croix appartient exclusivement à leur religion et dessine sa première image caractéristique. Cette croyance fonde une prétention à effacer un passé multiséculaire pour affirmer que le christianisme est la seule religion vraie, adorant le seul dieu vrai, exprimant la seule loi divine vraie par le ministère de son Eglise, catholique.
Immédiatement, cette pensée chrétienne apparaît outrancièrement irréaliste puisque, nonobstant les siècles écoulés, le christianisme a été institué pour fournir une religion unique à l'Empire romain afin de renforcer l'union de ses peuples autour de l'Empereur, alorsque la croix se dressait, dans le même temps, comme un arbre " sacré " en Perse, en Inde, en Chine, en Amérique ...etc.
En 1889, à Paris, se tint une Exposition universelle; ce fut l' occasion de présenter au public deux temples non chrétiens :

  • le premier, au Champ de Mars près de la Tour Eiffel, était un temple du Soleil aztèque, construit très avant la colonisation espagnole, dont la frise et la porte portaient une multitude de croix dites ultérieurement latines et de Malte.
  • le deuxième, élevé sur l'Esplanade des Invalides, reproduisait une pagode brhamanique
    d'Angkor-Wât, dont le soubassement était entièrement couvert de croix.
    Cette Exposition provoqua un tel étonnement chez l'abbé Ansault, curé de Saint Eloi à Paris, que celui-ci crut devoir le manifester en un petit livre publié, cette année 1889, sous le titre " Le Culte de la Croix avant Jésus-Christ " ( 1 ). Il y décrivait non seulement les deux temples "non chrétiens" ornés surabondamment de croix, mais aussi le quartier des "Habitations humaines" au Quai d' Orsay où l'on avait reconstitué une maison étrusque, une maison phénicienne, et la "Bonne Maison" égyptienne, datant de 1000 à 1500 ans avant notre ère.

<< Ces maisons offraient autant de croix que les temples>>

La façade de la maison phénicienne portait trois superbes croix peintes des plus vives couleurs, et les mâts de couronnement << qui se dressaient vers le ciel portaient tous des croix à leur sommet, sans compter cette rangée de signes symboliques qu , d'après les archéologues, ne sont pas autre chose que des croix ansées >>.Les murs intérieurs de la maison étrusque étaient totalement recouverts de signes cruciformes, soit au total 160 croix sur les quatre murs. E.Renan, visitant les lieux avec les membres de l'Institut,"aurait marqué un vif étonnement à la vue de tant de croix". Au dessus de la porte d'entrée de la " Bonne Maison " égyptienne une haute croix se dressait sur un coeur.
L' abbé Ansault ajoutait pour conclure : << Les croix qui remplissaient les maisons et les temples en sortaient pour envahir les camps militaires (1 bis ). Le culte de la croix dure depuis le commencement du Monde jusqu'à nos jours , et menace de durer jusqu' à la fin. Ces croix se voient encore aujourd'hui sur les maisons et les huttes des sauvages qui n'ont pas entendu la prédication de l'Evangile, et n'ont d'autre lumière que celle de l'antique tradition.>>

 

Fut-ce la présentation irréfléchie du culte de la croix comme une "menace pour l'avenir "? Fut-ce l'affirmation d'une dissociation entre ce culte et la prédication de l'Evangile, à propos des "sauvages d'aujourd'hui" pratiquant le culte suivant une "antique tradition" ?

L' ouvrage de l'abbé Ansault ne reçut pas l' imprimatur des Autorités diocésaines et fut mis à l'index des livres dont on interdisait la lecture .

En ces débuts du 3ème millénaire de notre ère , notre inconscient collectif et tout notre psychisme d'Occidentaux restent fortement marqués par les antiques mythologies du Monde indo-méditerranéen auquel nous ressortissons .

Porte d'entrée du Village Javanais Exposition universelle de Paris - 1889

Dans ce domaine des mythes, l'Inde, principalement l'Inde dravidienne ( 2 ) , prend une part très importante; on y trouve :

  • le svastika: croix carrée à quatre bras, associé généralement au mouvement ( apparent ) du soleil ; mais fréquemment le disque solaire est remplacé par le croissant lunaire. Dans les pays chauds d'Orient et Moyen Orient, le soleil constitue un élément de désertification; par contre, la lune, par ses apports de rosée et d'humidité, figure l'agent de la Fécondité, l'eau, source de la vie sur terre. Le soleil apparaîtra plus tard, en Babylonie, sous le nom de Shamash, fils de la lune. Le dieu lune, primitivement Sin en Mésopotamie auquel s'est substituée sa fille Ishtar, était dès l'origine un dieu trine, du fait des trois phases de son évolution.Compte tenu de l'extrême importance de la fertilité pour des populations essentiellement agricoles, Sin était proclamé le "Père des dieux" ; la lune, source et protectrice des eaux, conditionnait la vie quotidienne des communautés primitives.On trouve des svastikas lunaires au Thibet(3)
    .
    à gauche, svastika bouddhique; à droite, stèle phénicienne
    symbolisant les phases de la lune.

  • l'arbre sacré : un arbre est dit "sacré" lorsqu'il abrite une divinité, suivant les traditions religieuses des communautés considérées. Il est situé très habituellement le long d'un cours d' eaux, ou à proximité d'une pièce d'eaux.
    Dans la haute Antiquité , le dieu - lune apparaîssant comme le "Père" des dieux , l'arbre sacré lui était généralement voué .
    Par la suite , compte tenu de l'évolution des cultes , l'on attribua une espèce d'arbre à une divinité spécifique ; ainsi , le saule devint l'arbre sacré de Dionysos à Chypre , mais le figuier resta un arbre sacré dans l'Inde du Sud . Cet arbre projetait une ombre sur le sol , qui délimitait , en ce lieu , l'aire d'intervention du dieu vénéré. Très tardivement , cette ombre a influencé directement le texte de l'évangile dit de Luc ( I/35) , en faisant couvrir Marie par "l'ombre" puissante du Très Haut pour concrétiser la hiérogamie " christianiste " .

    La représentation de l'arbre sacré , fréquemment lunaire , passa par différentes phases , de la figuration complète d'un arbre avec ses feuilles et ses fruits , image concrète de la fécondité , au schématisme d'un simple pilier ou mieux d'un poteau doté de deux bras : la croix nue . Cette croix a connu les utilisations les plus diverses jusqu'à devenir un simple gri-gri sous forme fréquemment de bijoux , en or parfois , orné de pierreries , telle la croix ansée égyptienne ( Ankh ) portée à la main , glissée dans un bras ou une ceinture , attachée au cou par une chaînette ......etc. Cette croix , dessinée facilement , symbolisait en tous lieux la fécondité due à l'eau et au dieu-lune , source de la vie . L'anse représentait ce qui n'a ni commencement ni fin ; tenue à la main , la croix , pense-t-on encore de nos jours , serait un chargeur d'énergie positive puissant . Cette croix très ancienne a inspiré certainement le Signe de Tanit ,déesse carthaginoise.


    Le premier médaillon , tiré d'un bijou crétois de l'époque minoënne , représente un arbre sacré lunaire placé sur un autel , à l'intérieur duquel se trouve la lune . La deuxième figure offre trois aspects de l'arbre sacré lunaire d'Assyrie, où l'on voit comment il se stylise graduellement jusqu'à n'être plus qu'un simple pilier surmonté de la lune , qui contient une croix . La dernière montre une croix nue et un pilier , au-dessus l'un et l'autre d'un croissant lunaire , illustrant le symbolisme lunaire de la croix , source de vie ; ce sont des objets trouvés dans des églises grecques(4 ).


  • le serpent : : En étudiant les principaux cultes religieux dans l'Empire romain , nous avons rencontré très fréquemment l'image d' un serpent , notamment dans les laraires publics et privés , où il représentait le genius du père de famille , ou de l'Empereur , ou du peuple romain , c'est à dire une image de la puissance de la vie . Le serpent était aussi le symbole du salut, de la santé , apportés par Esculape . Toutefois , ces figurations et leur symbolisme transposaient chez les Gréco-Romains les antiques traditions de l'Inde dravidienne , par l'intermédiaire de l'Afrique , plus précisément de l'Egypte .

    En Inde au Sud et au Nord, le cobra ou nâga est vénéré comme le génie de la pluie .
    Sans eau , les plantes ne poussent pas, et c'est la famine. Avec les premières pluies et le retour de l'eau dans le lit desséché des rivières et des étangs , réapparaissent les serpents ; dans la mentalité dravidienne , eau et serpent sont directement associés . Pour la population , la pluie amène les serpents , et les serpents amènent aussi la pluie . C'est donc à l'eau , la pluie , que le cobra doit sa place dans la symbolique de la Fécondité universelle ( 5 ) .

    On portera , à certaines périodes de l'année , au pied d'un banian , les nourritures dont le serpent est le plus friand : lait , oeufs ....etc. Le cobra , régalé , apportera , pense-t-on , la pluie et la prospérité .
    La figure du personnage portant sur la tête un nâga monocéphale est très archaïque et remonte au 3ème millénaire avant notre ère .
    Cette figure ne se trouve pas seulement en Inde , mais aussi en Egypte ,où les pharaons nimbés du cobra étaient vénérés en tant que " faiseurs de pluie "; ils étaient des rois magiciens , devins et médecins .
    Une légende d'Afrique Noire fait un lien direct entre la marque d'un croissant de lune sur le front d'un jeune homme et la pluie; elle rappelle que la lune est prioritairement le dieu de la fécondité .
    D'ailleurs , si les pharaons étaient des " faiseurs de pluie " , la raison de leur pouvoir tenait à la hiérogamie , ou mariage "sacré" dont ils étaient issus , qui faisait d'eux les fils d'un dieu , mais primitivement le " père " des dieux était Sin , le dieu - lune mésopotamien , origine de toute fécondité . Cette symbolique était commune à l'Asie , l'Egée , l'Afrique ; transmise au Proche Orient et à l'Egypte par l'Inde .


    Le symbolisme salutaire du cobra est ici proclamé trois fois du fait de ses deux têtes et de la présence de la croix Ankh. Le dieu lune est source de la fécondité universelle .

  • le caducée : le caducée figure le mariage symbolique d'un arbre et d'un serpent , mariage produisant de façon occulte l'essence universelle de substance et de vie .
    Le serpent s'enroule autour de l'arbre de bas en haut ; dans la mystique sexuelle hindoue l'arbre représente le linga , le phallus ; dans tout l'univers et en tous les temps , ce qui est dressé revêt une signification phallique : arbre , pierre levée ...etc. Mais l'association du cobra et de l'arbre de vie ( la croix ) est aussi celle du serpent et du breuvage de l'immortalité .
    En Egée , en Perse , de l'Inde à la Méditerranée , le breuvage de l'immortalité a l'aspect du vin ; le vin est le sang de la terre , que le dieu de la Fécondité , tardivement dans le christianisme , fertilise de son propre sang ; d'où le dogme de la transsubstantation du vin et du sang du Christ décrété en 1215 par le 4ème Concile de Latran . Cette immortalité est fondalement promise par le dieu-lune ; ce n'est pas un état de perfection continu , comme la contemplation éperdue imaginée par des théologiens renommés ; c'est une vie toujours renouvelée comme celle de la lune elle-même, où il est aussi essentiel de décliner et de mourir que de devenir ( 6 ) .

    Le caducée le plus connu , vraisemblablement , constitue le symbole d'Esculape .
    Esculape serait né d' une serpente , qui l'aurait conçu à " l'ombre " d'un cyprès ou d'un olivier ; traditionnellement , il était le fils d'Apollon , dieu national des Lyciens , dieu magicien et médecin , dieu du laurier .
    Son symbole est un cobra enroulé verticalement autour d' une baguette , simplification de l'arbre "sacré" . Dans le monde hellénique et égyptien , tous les arbres étaient , tour à tour , "sacrés ;
    en Inde , certains l'ont été de tous temps , principalement le figuier , l'arbre à latex .Leur " ombre " pouvait être très allongée , car certains arbres se reproduisent par racines adventives , et vont couvrir 3000 mètres carrés .

    Selon Pline , un de ces arbres pouvait abriter un escadron de cavalerie romaine .
    Il existe égalemet le double caducée d' Hermès , dieu asianique venu de Thrace ou de Lydie ; son nom , Armas , selon une tablette cunéiforme , serait l'équivalent du sumérien Sin ; Hermès serait donc une divinité lunaire , mâle .
    Ce caducée d'Hermès était formé de deux serpents enroulés de bas en haut autour d' une baguette , simplification de l'arbre "sacré", surmontée parfois d'ailes et ( ou ) du disque solaire .
    Bref , ces éléments symboliques communs aux hommes du monde indo-méditerranéen semblemt bien refléter une commune mystique de la Fécondité , dont le dieu-lune serait l'origine.


    Le double caducée d'Hermès - Caducée de Gudea ( 3ème millénaire)

    La conclusion s'impose donc : l'universalité du Signe de la Croix est indiscutable . Les archéologues chrétiens les plus orthodoxes admettent que leur religion a adapté en un rituel nouveau les formes symboliques anciennes de ce que l'on appelle le paganisme .
    Le christianisme ne jouit d'aucun privilège sur les autres cultes ; il n'est pas indépendant de ceux qui ont existé avant lui ( 7 ) .
    Certes , l'Eglise romaine a satanisé le serpent du fait d'une lecture erronée des premiers chapitres de la Genèse , alors que , on l'ignorait au Moyen Âge , la Genèse s'inspirait directement des antiques mythologies mésopotamiennes apprises par les Juifs durant leur exil à Babylone ( 587/537 ) .
    Cependant , dans de nombreux édifices catholiques romains des 17ème 18ème 19ème siècles , on trouve des peintures très réalistes du caducée d'Esculape , où un serpent , remplacé parfois par un ruban , se dresse le long d'une croix dans un décor fourni de pampres et de grappes de raisin gonflées .
    Le vin , sang de la terre , dit au 13ème siècle sang du Christ , figure toujours le breuvage de l'immortalité . A vrai dire, la croix triomphale de la Fécondité , qui trôna dans les églises du 6ème au 11ème siècle , n'est qu'un caducée très explicite , où le Christ , d'où coule le sang fécondant la terre , remplace le serpent pour que les populations illettrées constatent de visu ce miracle de la Fécondité leur garantissant une immortalité bienheureuse .
    La présence de la lune , en haut de la croix , atteste la nature du Christ , né de l'antique Sin " Père des dieux " , même si on lui substitua tardivement Ishtar , Isis , Cybèle , Atargatis , ou la Vierge Marie . La croix symbole de l'éternité enseignait que cette immortalité résidait dans la vie toujours renouvelée et non dans un état continu de perfection .
    Pour illustrer notre propos , nous reproduisons ci-après une vue de la chapelle abandonnée du village de Dramonasc(04 ) , en haut de la vallée de l'Ubaye ; le symbolisme antique de la croix source de vie éternelle éclate dans la figuration des arbres et pampres fournis .

    Chapelle abandonnée de Dramonasc.

    La Crucifixion

    L'antique supplice de la crucifixion consistait à faire mourir un condamné par une lente asphyxie , qui constituait en elle-même un supplice extrême, accompagné des douleurs de l'exposition publique, nu,
    au froid et au chaud, sans boire ni manger, et éventuellement d'autres tortures imaginées par les gardiens. Le supplice durait parfois jusqu' à deux jours, abrégé quelquefois par la brisure des jambes de la victime, de telle sorte que le poids du corps ne pouvait plus être soulevé, afin de provoquer très vite la mort du condamné. Celui-ci était, en effet, suspendu, mains attachées fortement à un crochet fixé en haut d'un poteau, appelé justement l'arbre du malheur, arbor infelix ; les pieds, liés au poteau , reposaient sur un support légèrement surélevé par rapport à la hauteur du condamné, afin de servir de point d'appui pour qu'il pût happer de l'air en se soulevant. La fatigue venant par la suite, il devenait de plus en plus difficile de respirer, jusqu'au moment final où il était impossible de faire un seul geste. Le supplice, infligé en public et dans un lieu élevé pour qu'il fût visible d'un grand nombre, répondait à une volonté d'intimidation pour sauvegarder l'ordre établi. C'était un châtiment politique et militaire.
    Chez les Perses et les Carthaginois, la crucifixion était infligée aux fonctionnaires de haut rang et aux chefs militaires; chez les Romains, elle était réservée aux basses classes, c'est à dire aux esclaves, criminels ou brigands, et rebelles non romains(8 ) .
    Les Carthaginois utilisaient la crucifixion depuis au moins le 6ème siècle avant notre ère, à la fin duquel le roi Malchus aurait crucifié, selon la légende, son fils Carthalon qui lui aurait désobéi ( 9 ). Les Romains instruits par l'exemple des Carthaginois aurait adoptée la crucifixion pour son efficacité.
    Mais aux temps de l'Empire et des difficultés financières, se posa la question de son coût, car, finalement , le supplice revenait très cher du fait des longues surveillances qu'il exigeait. La crucifixion, le long de la Voie Appienne, de milliers d'esclaves capturés après la révolte de Spartacus en 71 avant notre ère, avait mobilisé des forces très importantes pour veiller au bon déroulement des opérations; outre le fait qu'elle avait marqué indélébilement les imaginations romaines; le poète Catulle, mort en 52 témoin visuel de ces atrocités, aurait introduisit le terme de crucifixion dans la littérature latine par le poème n° 85 de son
    " Liber":<< J'aime et je hais . Comment , dis-tu ,est-ce possible ? Je ne sais, mais le sens , et j'en suis crucifié >> (10 ) .
    On
    voit combien l'emploi supposé de clous reste hypothétique, puisqu'en l'occurence ces clous auraient été forgés à la main, un par un, donc d'un prix de revient fort élevé, qui aurait augmenté encore la charge finale de la condamnation, sans apporter une plus grande sûreté dans l'exécution du supplice.
    En d'autres termes, leur emploi ne pouvait être qu'exceptionnel pour des raisons très explicites, qui n'apparaîssent pas dans les récits évangéliques de la crucifixion de Jésus sous Ponce-Pilate.
    De plus, comme, à la fin, le cadavre de la victime était détaché de la croix, cet emploi aurait provoqué de réelles difficultés pour descendre le corps du supplicié, rendant pratiquemment obligatoire, à chaque fois, le déterrement de l'arbor infelix pour le mettre à plat sur le sol afin d'arracher les clous; or,
    selon l'évangile dit de Marc ( XV/46 ), Joseph d'Arimathée aurait descendu Jésus de sa croix, seul et sans aucune peine. La présence de ces clous doit donc relever d'autres causes.

    Finalement , l'iconographie surabondante de la mise en croix de Jésus nous rend cette scène de supplice quasi actuelle , et nous la ressentons comme "vraie". Cependant , cette forme de torture a cessé dès le début du 4ème siècle , remplacée par la strangulation et le gibet qui présentaient les "avantages" (?) certains d'une très grande rapidité - quelques minutes au lieu d'un ou deux jours - ne nécessitant aucune surveillance, et donc d'un prix de revient peu élevé.
    C'est ainsi, notamment, que mourut à Marseille, en 310, l'Empereur Maximien, puis, à Thessalonique, au début de 325, Licinius et son fils. Il convient de rappeler, à temps et à contre-temps, que le Credo des 318 Pères conciliaires de Nicée ( 325 ) ne contient aucune allusion à une crucifixion de Jésus-Christ sous Ponce-Pilate, ou un autre fonctionnaire impérial. De fait, en admettant qu'il ait bien vécu sur terre, pourquoi l'aurait-on condamné à cette mort ? Il n'était :

    • ni un esclave fautif ; les évangiles le montrent continuellement agissant en homme libre

    • ni un brigand ou criminel ; il prêchait devant les foules l'amour du prochain , et n'a commis aucun acte répréhensible

    • ni un rebelle au pouvoir romain ; il a incité les Juifs de Jérusalem à payer l'impôt de Rome , à rendre à César ce qui était à César , c'est à dire à se soumettre à la loi du plus fort .
      Définitivement , cette crucifixion du Fils du dieu trinitaire, et par lui du Dieu-père lui-même, revêt l'aspect d'un véritable suicide; sa signification n'est accessible qu'aux interprétations allégoriques et typologiques des théologiens et autres professionnels du "divin", qui en vivent et s'approprient l'accès au "Paradis" ; il faut souligner le caractère artificiel et mensonger de leurs prônes et leçons .

  • Le Christ , crucifié , vu par les " croyants " .

     

    Dans le Monde chrétien

    Ailleurs nous l'avons montré, on ne peut, au plan de l'histoire, confondre le mouvement chrétien et le christianisme.
    Certes, les chrétiens se sont convertis au culte impérial de Constantin, en qui ils voyaient une réincarnation de leur Sauveur; ils ont adopté officiellement le christianisme, ou culte de l'Empereur-Christ Constantin, dès 312 en Occident, dès 324 en Orient après la défaite finale de Licinius à Chrysopolis. Le christianisme fut initialisé à Nicée, en 325, par la création d'une Eglise unique pour tout l'Empire, donc catholique, apostolique et romaine; on lui donna le nom d' Eglise "chrétienne" puisque ses premiers fidèles étaient des archéo-chrétiens; ils gardèrent leur appellation d'origine d'autant plus aisément qu'il était facile de confondre le grec Christos et le latin Chrestus, bien que les deux mots aient été totalement étrangers l'un à l'autre. Le mouvement chrétien est né de la répression excessivement inhumaine de la révolte armée des esclaves entraînés par Spartacus en 73 avant notre ère, succombant, en 71, sous le nombre des soldats romains, les prenant en tenaille entre les deux troupes de Pompée revenant d"Espagne et de Crassus. La répression manifesta la peur extrême qui avait , durant ces deux années , envahi Rome, dont cinq armées avaient été successivement battues par Spartacus.
    La crucifixion, le long de la Voie Appienne, de milliers d'esclaves emprisonnés marqua indélébilement les imaginations, si bien que, sous l'Empire prochainement créé, aucune rebellion d'esclaves n'aura lieu . Par contre, il se développa, au moins chez les esclaves les plus évolués, employés généralement dans les grandes villes, une haine absolue, inextinguible, de l'ordre romain et de son oppression, qui les transformaient en simples outils de production,ou de reproduction pour les femmes, sans aucun droit,
    à la merci totale de leurs propriétaires .
    Cette haine poussa de nombreux esclaves , individuellement , à s'enfuir pour s'agglutiner en unités vivant , hors la loi , de vols et du banditisme;elui-ci devint sous l'Empire une sorte de contre-pouvoir aux dires d'Apulée dans les"Métamorphoses"(11). Les autres, moins aventureux, se réunirent périodiquement pour remâcher leur déréliction et faire revivre, entre eux, les combats épiques et la figure magnifiée de Spartacus; celui-ci avait été, de son vivant même , vénéré comme une incarnation du dieu Sabazios , frère de Dionysios, dieu de Thrace pays d'origine de Spartacus , dont le visage avait été recouvert , en arrivant à Rome , captif , du serpent symbole du dieu. Peu à peu, naquit en imagination le visage indistinct d'un dieu vengeur assez puissant pour bousculer totalement l'ordre régnant et les établir en maîtres , à leur tour.
    L' on ne savait pas précisément à quelle date cela pourrait se produire , mais la certitude de "lendemains heureux" se fondait sur le fait que Spartacus avait disparu du champ de la dernière bataille , emporté , disait-on , dans un char par la prophétesse de Sabazios ; l'on pensait naturellement à son retour victorieux , et cela servait à compenser les désespoirs quotidiens et permettait de survivre.
    Ce mouvement se développa inégalement dans les centres urbains les plus importants , et suscita , dans chaque communauté un peu étoffée , l'apparition de "conteurs" , d'esclaves au charisme certain sachant conduire un discours donnant forme aux sentiments de tous .
    Il convenait, tout à la fois, d'apaiser les colères, d'atténuer les désespoirs, de diffuser des recettes de vie , et , au-delà , de bâtir , imaginairement , un monde de rêve dans un avenir indéterminé , mais que la personnalité idéalisée de Spartacus garantissait. Ces "conteurs" ou "prophètes" incarnaient les agents d'une oralité bientôt triomphante , analysée par W.Kelber dans un ouvrage majeur intitulé " Tradition orale et Ecriture " (12) . La description du Sauveur vengeur n'avait pour finalité ni d'établir une théologie ni même de dresser une histoire; le but recherché était de le faire vivre dans les imaginations des auditeurs par la vérité d'une simplicité idéologique. Comme l'indique cet auteur:
    << L'idée terriblement ambigüe que le héros doit d'abord lui-même être détruit pour que le mal soit vaincu est en dehors de l'horizon mental ...>>des membres des communautés. Il fallait que ce Sauveur fût toujours présent et puissant , puisqu'il pouvait intervenir à tout moment; ses "fidèles" espéraient sa venue dans un avenir aussi proche que possible; ils ne pouvaient, donc, en aucune manière, l'imaginer absent, même un court instant, et encore moins mort;sa crucifixion éventuelle était totalement " hors de leur horizon mental ".
    Au cours des années , de 70 à l'avènement de l'Empire , le mouvement se structura naturellement autour des "conteurs" , qui finirent par représenter leurs communautés respectives ; parmi eux , les nécessités sociologiques imposèrent une personnalité, primus inter pares, douée d'une autorité naturelle, d'un charisme supérieur, dont la parole pouvait s'imposer à tous les groupes. Nous ne connaissons rien de cette période; elle n'a été décrite par aucun historien latin.
    Seul , Suétone , qui écrivit des biographies au début du 2ème siècle de notre ère et particulièrement
    les " Vies des douze Césars " , signale incidemment, à propos de l'Empereur Claude , qu'il expulsa de Rome les Juifs , parce qu"ils se soulevaient continuellement à l'instigation d'un certain Chrestus :
    << Judaeos impulsore Chresto assidue tumultuantis Roma expulit >> ( 13 ) .
    Ces Juifs étaient, sans aucun doute , des esclaves , car , s'ils avaient été des personnes libres , pourquoi auraient-ils provoqué des émeutes ? Libres de leurs gestes , libres de pratiquer les métiers de leur choix , libres dans l'exercice de leur religion, sans aucune revendication politique à l'encontre de membres d'autres nationalités fixés à Rome, pour quelques uns déjà citoyens romains, habilités à saisir directement l'Empereur de leurs souhaits justifiés, qu'auraient-ils pu souhaiter d'autre, d'autant que la Judée était devenue une Province romaine depuis le recensement de Quirinius ?
    On peut douter de l'efficacité de la mesure prise par l'Empereur. Les esclaves, en effet, appartenaient à de riches Romains et n'obéissaient qu'à leurs propriétaires. Les Juifs libres n'étaient signalés par aucun signe vestimentaire particulier,et le ghetto ne sera inventé à Venise que dans un avenir très lointain .
    De toute manière , la décision prise ne devait avoir qu'une durée d'application limitée; vingt ans après , Néron brûlait Rome et des esclaves dits "chrétiens",accusés d'être des fauteurs d'incendies; trente ans après , le Juif Flavius Josèphe entrait à la Cour des Flaviens.
    La présence de milliers d'esclaves juifs à Rome était effective depuis les Campagnes de Pompée de 64 et de 62. Ces Juifs palestiniens supportaient d'autant plus mal leur situation qu'ils venaient de perdre du fait des Romains une autonomie nationale d'une durée d'un siècle, après un asservissement multiséculaire sous la férule tantôt des Egyptiens, tantôt des Assyriens ou Babyloniens, tantôt d'Alexandre, tantôt des Séleucides, et que le royaume d'Israël, au nord de la Palestine , avait disparu totalement à la fin du 8ème siècle avant notre ère. Ces Juifs représentaient le type même d'un peuple asservi pendant une très longue durée et qui rêvait d'une libération totale grâce à l'aide du dieu national, qui avait promis,
    disaient-ils, de leur envoyer un Messie pour reconquérir la Palestine. Parmi les dizaines de milliers d'esclaves habitant Rome, venus de tous les pays "barbares" d'Occident et d'Orient, ils étaient certainement un ferment de dissenssion et de révolte contre l'ordre romain, d'autant plus amers que leur dieu, dont ils avaient suivi fidèlement la loi, les avaient totalement abandonnés.
    Ces Juifs esclaves constituaient un noyau réactif dont le désespoir et l'énergie devaient être canalisés dans des actions efficaces de manifestation de l'identité et de la volonté des masses serviles .
    L'homme qui sut faire s'exprimer ces ressentiments et cet espoir violent d'un monde nouveau s'appelait Chrestus.
    S'agirait-il de Christus, le Christ des évangiles ,dont le nom serait un dérivé de Chrestos ,
    comme il est convenu de l'admettre depuis des siècles ? Non ! Christos est un adjectif de la langue grecque qualifiant un prince , roi ou empereur , de " béni de dieu " pour attester son origine divine . Aucun Empereur romain ne l'a utilisé avant Constantin, qui s'est proclamé Christos par ses bannières , ses drapeaux et médailles; ainsi que son rival Licinius.
    La confusion entre "christos" et "chrestus" n'a pu s'établir qu'à partir du 4ème siècle et de Nicée. Chrestus est un nom latin de "personne", déjà employé par Cicéron , et signifiant " Bon " ou "Lebon "; ce pouvait devenir un sobriquet pour un esclave, dont on reconnaîssait ironiquement la supériorité intrinsèque, malgré son état d'asservissement.
    S'il s'était agi réellement du Christ des évangiles , ceux-ci n'auraient pas oublié de nous entretenir de son action au milieu des esclaves romains; d'après Suétone, l'on peut situer l' action de Chrestus dans les dernières années du 1er siècle avant notre ère ou les premières années du 1er siècle de notre ère . L'incidente de Suétone à propos de l'Empereur Claude ( 41 / 54 ) nous permet , en effet , de déduire que le mouvement décrit se sentait suffisamment puissant pour affronter les forces de police romaines; c'est dire qu'il existait depuis de nombreuses années et avait une structure solide. Si Chrestus était Christus , comment expliquer le silence des évangiles , dont le premier aurait été écrit , suivant les conventions établies , vers les années 47/50 de notre ère ?

    Suétone : Vies des Douze Césars - Livre cinq - Vie de l'Empereur Claude ( XXV ) <>

     


    Qui était Chrestus ? Nous ne pouvons que le conjecturer, faute de documents à son sujet .
    Il est toutefois possible d'affirmer:

  • Il n'était pas juif palestinien .
    Un Juif de Palestine ne se préoccupait que des questions juives ; son horizon se limitait aux frontières de la Palestine, qu'il espérait reconquérir avec l'aide de son dieu malgré les multiples défaillances de ce dernier; son zèle religieux consistait en des sacrifices d'animaux au Temple de Jérusalem, en la lecture, relecture, interprétations diverses de la loi que ce dieu lui aurait transmise. Un Juif palestinien, même esclave , était mû par sa certitude d'appartenir au peuple élu , qui devait triompher un jour et imposer son règne aux goïm, à tous ceux qui n'étaient pas juifs. Flavius Josèphe écrira essentiellement " La guerre des Juifs " et " Les Antiquités judaïsantes " . Philon , philosophe gréco-juif d'Alexandrie vivant dans la première partie du 1er siècle de notre ère, avait appris dans les écoles grecques de sa ville la méthode allégorique, et passa sa vie d'écrivain à interpréter allégoriquement la Bible juive. Chrestus , lui , s'adressait aux esclaves de toutes origines nationales, et se préoccupait d'universalité .

  • Il était un esclave .
    Sinon , aucun auditoire d'esclaves ne l'aurait écouté . Peut-être, ce n'aurait pas été exceptionnel, était-il fils d'une esclave aimée de son patron; ce père naturel aurait veillé, par affection, sur son éducation , et lui aurait réservé les moyens d'accéder à une instruction supérieure. Pour une raison inconnue, il n'aurait pas pu l'affranchir .

  • Il était une personnalité hors du commun .
    Il s'imposait à tous les auditoires serviles , qu'il voulait libérer d'une situation inhumaine . Sans doute le savait-il , la condition servile était , à l'époque, une nécessité de l'Economie
    ( qui devait s'imposer dans les colonies de la France jusqu'en 1848 ). Mais l'exploitation d'un travailleur manuel lui paraîssait devoir être compensée par une série de mesures " humanisantes " totalement absentes de la législation romaine;d'où l'organisation de "tumultes" pour faire entendre ces revendications
    Il voulait "le bien" pour les esclaves, auxquels il s'acharnait à apprendre à relativiser leur situation et à "dépasser" intellectuellement celle-ci. Nul doute que les passages les plus importants des discours évangéliques ne reflètent ses propos, empreints de références aux philosophes anciens les plus célèbres ; par exemple, les comparaisons avec la Nature( le lys des champs ), le souhait d'une citoyenneté dépassant les frontières ( qui est ma famille ? ), le rejet de la fortune, enseignés déjà par les Cyniques grecs; l'amour du prochain et le pardon des fautes prêchés par les Stoïciens ...etc.
    Chrestus possédait un charisme si exceptionnel qu'un biographe comme Suétone ne put s'empêcher de le mentionner un siècle et demi après son apparition. Ses "fidèles" , convertis au " bien " idéalisé qu'il recherchait pour eux, se sont appelés "les chrétiens" , désignation qui devait se perpétuer séculairement jusqu'à nos jours et qui se maintiendra, encore vraisemblablement, un certain temps .
    Le monde chrétien devait connaître une révolution établissant la supériorité progressive de l'écriture sur la parole. Entre les "persécutions" de Dèce ( 250/251 ) et de Valérien ( 257/258) ,Cyprien , évêque de Carthage , le premier en date des" Pères de l'Eglise ", écrivit que la Foi ne consistait pas en croire des paroles, mais en croire des écrits. C'était la fin de l'oralité, des serviteurs des "bonnes paroles " de Chrestus, et la soumission des communautés aux " lettrés ", esclaves instruits dans les paedagogia impériaux, et aux épiscopes-évêques , personnages cultivés placés à la tête des unités chrétiennes puisque l'écriture était de nature "divine". Nous avons déjà longuement traité de l'adoption de la Septante gréco-alexandrine par le mouvement chrétien ; il nous suffira de rappeler ici les dates les plus importantes.
    Après la victoire d'Actium, Octavien, en août de l' année 30 avant notre ère , installa à Alexandrie , ville d'environ 1 million d'habitants , son Administration pour organiser l'exploitation de l'Egypte . Compte tenu du nombre d'Alexandrins d'origine juive ( peut-être 300.000 ?) , les membres de cette Administration chargés de la police et de la justice durent rechercher dans la bibliothèque du Musée de la ville les textes concernant les gréco-juifs , dont la loi traduite de l'hébreu en 275 sous Ptolémée Philadelphe.
    Ce texte était inconnu même des esclaves juifs palestiniens incorporés dans l'Administration impériale, puisque la Septante écrite en grec n'était pas lue dans les synagogues de Palestine , et n'appartenait pas aux " livres sacrés " rédigés en hébreu , la langue " divine ". La connaissance de cet ouvrage se fit très progressivement , notamment à l'occasion des soulèvements dans les années 37 de notre ère , puis la rébellion de 115/117 qui fut étouffée complètement . Les esclaves chrétiens , juifs ou non d'origine , éprouvèrent une vive affection pour ce livre , car , leur semblait-il , il racontait avec art leur propre histoire de personnes totalement asservies, et renforçait leurs espoirs viscéraux d'une prochaine libération par l'intervention finale d'un Sauveur assez puissant pour renverser l'ordre romain.
    En 139, un homme de Sinope sur la Mer Noire, nommé Marcion, vint à Rome et se joignit à la communauté chrétienne de l'Urbs ; il chercha à la convaincre, pendant cinq ans, que leur mouvement
    "chrétien" n'avait aucun lien avec la Septante. Cette confrontation se termina par l'expulsion de Marcion.
    Les chrétiens romains adoptèrent donc définitivement la Septante, et cherchèrent en elle les "promesses" qui devaient bientôt , selon eux , se réaliser . Les traductions en latin du texte original donnèrent les
    "veteres latinae" qui furent sans doute nombreuses mais différentes ; d'où des dissenssions intestines entre groupements se terminant parfois par des affrontements sanglants .
    Les chrétiens d'alors ne possédaient en commun que leur nom, selon Celse, philosophe romain écrivant dans la deuxième partie du second siècle. Il n'y eut pas d'ensemble cohérent de croyances chrétiennes avant la fin de ce siècle ( 14 ). Ce fut la conséquence de la lutte pour l'orthodoxie contre les hérésies, illustrée par les écrits d'Irénée mort au début du 3ème siècle.Qui pouvait prétendre posséder la " bonne " croyance , celle du " bon " Chrestus ? Cette lutte affûtait les volontés de puissance , qui , même si elles agissaient inconsciemment , tendaient à accroître , dans une cité déterminée , le périmètre d'influence des groupements.
    Finalement , ce fut le plus fort qui l'emporta et imposa ses croyances, qui devinrent l'orthodoxie.
    L'extension de la législation sur les Collegia , et le décret de 212 accordant la citoyenneté romaine à toute personne libre habitant l'Empire, ossifièrent les communautés chrétiennes en leur permettant , sous conditions , de pratiquer un culte privé, spécifique, caractérisant chaque Collegium.Cependant, dans certaines Provinces, telle la Proconsulaire tunisienne, les évêques mirent à profit toutes les possibilités de la législation en vigueur pour se réunir plusieurs fois entre 251/257 sous la direction de Cyprien de Carthage, en Conciles régionnaux, afin d'harmoniser leurs croyances , leurs rites , leurs jugements relatifs à certaines affaires , tels les abus sexuels commis par des diacres et des " vierges " ; mais une telle concertation n'était pas fréquente, et l'on vit éclater de graves affrontements, par exemple en 255/257 entre l'évêque de Rome et d'autres évêques domiciliés en Cappadoce , Espagne , et , presque inévitablement, Cyprien, Pape de l'Afrique du Nord . Vers 256 naquit Arius , qui devint prêtre , dont la doctrine " hérétique " se diffusa , vers 280, à partir d'Alexandrie, et déchira l'Orient, avant de se répandre par les Barbares " arianisés " dans tout le monde chrétien .

    C'est dans ce contexte très troublé de conflits intellectuels incessants dégénérant parfois en rixes ensanglantées que parurent, vraisemblablement, les premiers récits évangéliques ( les " bonnes nouvelles " de Chrestus ) et autres livres dits néo-testamentaires. Peut-être y eut-il, auparavant , des brouillons, des notes mises par écrit par quelques "fidèles lettrés" pour retenir les paroles ou les gestes les plus significatifs de Chrestus , restitués par des disciples appelés plus tard "apôtres" ; ces brouillons servirent ensuite à la rédaction définitive , mais cette opération ne pouvait intervenir qu'au moment où , chez les chrétiens , l'écriture s'imposa sur l'oralité , ce qui était directement en relation avec la copie , la diffusion , la traduction , et , pour tout dire , la réécriture plus ou moins fidèle de la Septante .
    La connaissance complète de celle-ci, à Rome, intervint après l'expulsion de Marcion , en 144 .
    Les "évangiles" ne se situaient qu'après la Septante , ou Ancien Testament ; cette dernière devint le "livre" de référence dans les communautés , qui en possédaient tout ou partie suivant leurs relations , directes ou non , avec des fonctionnaires alexandrins.
    Les "évangiles" devaient donc se référer fréquemment à cet A.T. pour prendre de l'importance aux yeux de leurs lecteurs, et prétendre à l'accomplissement de ses "promesses" ou prophéties. Le choix de ces "promesses" était strictement subjectif , et n'avait de valeur que pour l'évangéliste-écrivain , dont le rôle ressortissait à une double obligation : rapporter ce que l'on savait , dans son environnement , de la vie et des paroles de Chrestus, et placer cet " héritage " en perspective de l'A.T., par des citations diverses de celui-ci trouvant leur explication dernière dans celui-la même. Si sa tâche apparaîssait nécessaire, elle revêtait un caractère artificiel compte tenu de la finalité à laquelle l'évangéliste se soumettait .
    Quoi qu'il en fût, à travers les figures idéalisées et magnifiées de Spartacus et de Chrestus, le visage du Sauveur des chrétiens restait celui d'un Sauveur à la fin du monde, suffisamment puissant pour renverser par sa venue l'ordre établi, et venger ses fidèles en leur apportant un millénaire de bonheur sur terre, avant la vie éternelle au Ciel. Cette venue pouvait surgir d'un moment à l'autre. Il fallait , en conséquence , que ce Sauveur fut continuellement vivant, puissant, capable de culbuter la Société romaine. Le mettre sur une croix, pour qu'il y mourut après avoir été torturé, était totalement << hors de l'horizon mental >> des groupements chrétiens. Revenant sur ce point capital, W.Kelber relève que , dans les évangiles , les récits dits héroïques , les récits dits de polarisation , et les récits paraboliques :

    <<manifestent une christologie résolument aux antipodes de la christologie de la Passion >> ( 15 ) .

    Il faut le rappeler, le premier en date des" Pères" de l'Eglise, Cyprien de Carthage, développait une vision très pessimiste du proche avenir du Monde . Ce Monde , disait-il , se présentait comme une vieille maison , menacée de ruine ; plus même , il s'écroulait déjà et témoignait ainsi de sa mort prochaine:
    <<Le monde tout entier est déjà dans sa déficience ,et dans sa fin >> ( 16 ).
    En fait , il s'agissait d'une doctrine commune au 3ème siècle, reprise par Cyprien, qui , le 14 septembre 258, se livra au bourreau pour avoir la tête tranchée dans le cirque de Carthage , au milieu d'une assemblée fournie de "voyeurs" mais aussi de fidèles. Par son sacrifice, il voulait, en quelque sorte, obliger le Sauveur attendu à précipiter son arrivée, pour que tous les martyrs puissent recevoir , enfin , leur récompense. Il ne pensait absolument pas que ce Sauveur dut avoir été préalablement crucifié; il l'imaginait toujours vivant , comme la source de la vie ; s'il avait cessé d'être, ne serait-ce qu'une fraction de seconde , l'Univers aurait disparu et avec lui l'humanité tout entière.
    Pour un lecteur attentif de l'A.T. , ce Sauveur était préfiguré par le serpent, dit de bronze ou d'airain , enroulé autour de la croix dressée par Moïse dans le désert ( Nbres XXI / 9 ), afin que toute personne malade pût être guérie en le regardant .



    Cyprien , martyrisé et décapité , le 14 septembre 258 ( 18 ) . Musée National de Carthage

    Certains exégètes modernes ont cru distinguer dans la scène dite du sacrifice d'Isaac une annonce de la mort de Jésus sur la croix , sous Ponce-Pilate ; or , le sacrifice d'Isaac ne s'est jamais concrétisé ; d'autre part , considérer un fagot de branches, ramassées par Abraham pour alimenter un feu , comme une préfiguration de la croix , témoigne assurément d'une imagination personnelle dévoyée. Dans leurs discours sur dieu à partir de leurs interprétations des évangiles , les professionnels du divin devraient se remémorer cette phrase de K.Barth : <<Ce que je dis de dieu , c'est un homme qui le dit >>. C'est un homme qui parle de dieu à partir de ses présupposés et de ses intérets individuels ; il ne fait que parler de lui-même ( 17 ) .

    Bref , les paléo ou archéo- chrétiens n'ont jamais pu concevoir l'idée d' un Sauveur mourant , soit torturé sur une croix , soit de toute autre manière ; d'autant moins enclins à symboliser leurs croyances en une croix que celle-ci était répandue partout dans la Société romaine , à laquelle ils s'opposaient fondamentalement.

    b ) - La Croix dans le christianisme

    Les premiers temps : de Nicée ( 325 ) à Chalcédoine ( 451 )

    Dans la perspective de la croyance conventionnelle en la crucifixion de Jésus sous Ponce-Pilate , surgissent inévitablement des questions relatives à la célébration du souvenir de cette mort du dieu, et à sa représentation.
    Le N.T. comprend notamment un livre intitulé " Actes d'Apôtres ", qui relate les actions entreprises par un petit nombre de disciples, après la mort et la résurrection de Jésus . Le récit commence avec leur retour à Jérusalem après l'Ascension du dieu , et se clôt avec la mort de Paul à Rome .
    Le " Liber Pontificalis " , pour sa part , indique que Pierre et Paul seraient morts dans la Ville en l'année 67 de notre ère; les " Actes " concerneraient , grosso modo , la période des 35 à 40 ans consécutifs à la mort de Jésus, dont la divinité aurait été prouvée , encore une fois , par l'arrivée de l'Esprit-Saint à la Pentecôte , comme il l'avait annoncé.
    Dans l'Antiquité dite "païenne", les pélerinages religieux constituaient une pratique habituelle, que les disciples de Jésus n'ont pas voulu répéter, puisque, nulle part, les " Actes " ne les montrent sur le chemin du Golgotha pour se ressouvenir, au moins une fois l'an, des derniers instants de leur dieu; sans doute manifestaient-ils leur nouvelle identité "chrétienne " par les mouvements de leurs coeurs, par des prières et des cérémonies privées, individuelles ou collective , dans leur retraite.
    Par la suite, aucun auteur "chrétien" ( Origène? ) n'a signalé s'être rendu à Jérusalem, aux lieux où aurait été crucifié son dieu, pour revivre " en esprit " ses tortures et sa mort ; jusqu'au milieu du 4ème siècle où un " Bordelais " serait venu visiter la Palestine, encore qu'il faille recevoir son récit avec beaucoup de réserves, compte tenu des interpolations nécessitées par les changements d'écriture entre le 9ème et le 12ème siècle. Il n'est pas moins surprenant de constater qu'aucun disciple n'ait entrepris de tailler une petite croix de bois, ou de peindre une image lui rappelant les traits de ce dieu avec lequel il aurait vécu pendant un minimum d'une année. Après son Ascension manifestant visiblement sa divinité, ses traits fraîchement empreints dans les mémoires, les fixer sur une toile relevait pratiquement d'une action-réflexe de mémorisation. L'on aurait dû signaler dès le 1er siècle, dans les " Actes " ou autres récits , l'existence de nombreuses icones vénérées représentant l'homme- Jésus, devant lesquelles on se serait agenouillé.
    En somme, durant les quatre premiers siècles de notre ère, outre les affrontements, intellectuels ou autres, entre les communautés chétiennes suscités par les divergences d'appréciation de la Septante , rien, ni pratique collective unique, ni signe iconographique, ne vient signaler ce qui serait une nouvelle religion.
    L'identité chrétienne se proclamait par les"martyrs", mourant non pas pour des croyances religieuses particulières , puisque Rome acceptait toutes les religions imaginables de l'Empire , mais à cause de leur opposition, bruyante et parfois armée , au régime établi. Si bien que le Credo du Concile fondateur du christianisme en 325 , à Nicée , ne comporte aucune indication ni même aucune allusion à une mort de Jésus-Christ sur une croix , sous Ponce-Pilate .On pourrait estimer que cela n'était ni nécessaire ni utile , puisque , depuis quatre siècles , tout le monde en aurait été informé ; mais cette hypothèse serait justifiée si les "chrétiens" avaient reproduit partout cette crucifixion, soit par peinture soit par statuaire, ce qui n'était absolument pas le cas, comme dit plus haut.
    Cependant, un texte aurait pu nous conduire à modérer notre propos : l'Histoire du roi d'Edesse , Abgar , et de Jésus ( 19 ). Une partie du récit se situe à Rome, au temps du Principat de Tibère ( 14 / 37 ) " parti guerroyer contre les Espagnols qui s'étaient révoltés contre lui ".
    Les faits rapportés sont totalement anhistoriques , mais l'ouvrage a donné naissance , beaucoup plus tard , à la légende de la " vraie croix miraculeusement inventée par Sainte Hélène , au 4ème siècle " ( 20 ) . Tibère , avant son départ pour l'Espagne , aurait nommé second de l'Empire , Claude ( 41 / 54 ) [successeur de Caligula ( 37 / 41 ) et non de Tibère] .
    La femme de Claude , Protonice , aurait été convertie à la religion chrétienne à la vue des " signes , merveilles et miracles " que Simon ( Pierre ), l'un des apôtres, faisaient à Rome au nom de Jésus-Christ . Elle en serait venue à désirer voir Jérusalem , et "descendit " de Rome à Jérusalem , avec ses deux fils et sa fille unique, vierge. Elle aurait été accueillie par Jacques, auquel elle demanda de lui montrer le Golgotha, ainsi que " le bois de la crucifixion ( du Christ ) sur lequel il a été pendu par les juifs , et le tombeau où il a été déposé ".
    Finalement , elle serait rentrée dans le tombeau , où se seraient trouvées trois potences. La mort subite de sa fille permit de reconnaître la potence de Jésus. Protonice ,en effet , saisit " dans ses mains " successivement chacune des trois potences , et la posa sur sa fille , qui redevint vivante à l'approche de la potence de Jésus . L 'impératrice la prit et l'aurait donnée à Jacques pour la garder " avec grand honneur " .
    Par ses anachronismes nombreux , ce texte trahit , malgré lui , l'époque de sa composition ; il ne parle pas de croix mais de "potences" , d'une "pendaison" de J.C. confondue avec une crucifixion . Celle-ci cessa d'être employée , au début du 4ème siècle , par ce que supplice trop lent et trop coûteux , et fut remplacée justement par la pendaison ; ce mot devint , hélas , familier , à la fin de ce siècle .
    Il faut aussi en tenir compte , le texte , en syriaque ou en toute autre langue , a subi inévitablement des modifications , volontaires ou non, avant son impression mécanique , du fait de sa copie manuelle durant l'Antiquité tardive et le Moyen Âge.
    Dans la traduction française , on relèvera que le nom "d'espagnol" n'est utilisé qu' à partir du 12ème siècle ! Le caractère légendaire de cette histoire d'Abgar est donc bien établi , et de même le récit de l'inventioin de la croix par la mère de Constantin . A l'appui de cette opinion on soulignera que :

  • d'une part , aucun texte évangélique , texte historique pour l'Eglise romaine , ne signale le dépot d'une croix , ou d'une potence , ou d'un autre arbor infelix , dans le sépulcre de J.C.
  • d'autre part , aucun texte évangélique ne signale la présence d'une croix , ou d'une potence , ou d'un autre arbor infelix dans le sépulcre de J.C. , le matin de la Résurrection ; le caveau était vide.
  • en outre , les dimensions du sépulcre étaient telles qu'aucune croix , ou potence ,ou autre arbor infelix n'aurait pu y entrer. Il faut à ce sujet s'interroger sur les trois potences que Protonice aurait prises " dans ses mains ", pour les déposer, l'une après l'autre, sur sa fille ; ce sont , en fait , des amulettes , comme le montre le magnifique triptyque de Stavelot, qui, au 12ème siècle , a parfaitement illustré la scène (21 ).
  • par ailleurs , la croix , ou potence , ou autre arbor infelix , appartenait aux forces armées romaines , et servait successivement à un nombre non limité de supplices .
    Aucun instrument de supplice ne pouvait être affecté à un condamné particulier ; sa durée de service tenait essentiellement à la qualité de son bois . En toute hypothèse , les "croix" érigées sur le Golgotha doivent avoir été détruites lors de l'insurrection des Juifs en 68/69 , comme marques abhorrées de la domination romaine ; au plus tard , elles l'auraient été lors des combats de la prise de Jérusalem et de destructions massives de l'été 70.
    En d'autres termes , dans l'hypothèse où J.C. aurait bien été "crucifié" sur le Golgotha , il ne serait , matériellement, rien resté de son supplice.
    Ultérieurement, nous nous attacherons à dégager la signification de la légende de l'invention de la croix par la mère de Constantin.
    Nous voudrions , ici , affronter la question , soulevée par Mme M.C.Sepière , des " crucifiés sans croix " , qui pourrait caractériser la période des premiers temps du christianisme, du Concile de Nicée en 325 à celui de Chalcédoine en 451.
    L'auteur du livre , très bien illustré , intitulé " L'image d'un dieu souffrant " ( 22 ) donne en exemple le panneau , en haut à gauche , du portail de l'église Sainte Sabine , sur l'Aventin , édifiée entre 422/432 , par modifications de constructions anciennes qualifiées de "païennes ( 23 ).
  •  

    " Crucifiés sans croix " de l'église Sainte Sabine ! ?

    Le problème est d'abord d'ordre sémantique ; un " cru